Rédigé à l'automne 1870, alors que Rimbaud n'a que seize ans, le Cahier de Douai rassemble vingt-deux poèmes composés lors de ses premières fugues loin de Charleville et de sa mère. Ce recueil manuscrit — confié à son mentor Georges Izambard — n'est pas un simple exercice scolaire : c'est déjà un acte de rupture. Liberté et révolte y sont moins des thèmes parmi d'autres qu'un principe organisateur qui traverse les formes, les voix et les sujets.
Rimbaud grandit dans une France catholique et conservatrice, et le recueil s'en prend frontalement à ses institutions. Dans Le Mal, le poète met en scène des soldats mourant par milliers tandis que Dieu — décrit en train de rire dans les nappes damassées des autels — reste indifférent à leur sort. La rime finale associe le « rouge » du sang versé aux « Rois » et aux « cieux », plaçant sur le même banc des accusés le pouvoir politique et le divin. Le blasphème n'est pas gratuit : il sert à dénoncer une complicité entre l'Église, l'État et la guerre, au moment précis où la France est écrasée par la Prusse.
De même, À la Musique tourne en dérision la bourgeoisie de province qui parade le jeudi soir sur la place d'armes de Charleville. Le regard du poète est acéré, presque cruel : les notables y sont figés dans leur médiocrité, leurs poses, leur ennui satisfait. Face à eux, le « moi » lyrique refuse de s'asseoir, préférant « aller » et observer — posture d'écart qui est déjà une forme de liberté.
La mère de Rimbaud — surnommée « la Bouche d'Ombre » par ses proches — incarne dans le recueil l'autorité la plus proche et la plus oppressive. Les Poètes de sept ans reconstruit l'enfance du poète comme un espace de résistance silencieuse : l'enfant obéit en façade, mais son regard « bleu » dissimule déjà une vie intérieure rebelle. Il se réfugie dans des lectures, des rêveries de liberté, des espaces souterrains — la cave, le grenier — loin du regard maternel. La contrainte familiale est vécue comme une première prison dont l'évasion poétique est la seule issue.
Cette tension s'exprime aussi dans Roman, poème plus léger en apparence, où l'adolescent revendique le droit au désir et à l'aventure sentimentale. Le vers d'ouverture — On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
— est une déclaration d'indépendance autant qu'un sourire : refuser la « sérieux » des adultes, c'est refuser leurs valeurs, leur temps mesuré, leur prudence.
La liberté chez Rimbaud est rarement abstraite : elle s'incarne dans le mouvement, dans la marche, dans la sensation physique. Ma Bohème — l'un des sonnets les plus célèbres du recueil — met en scène le poète-vagabond qui part « les poings dans mes poches crevées » (Ma Bohème, v. 1), les semelles trouées, sans argent ni destination fixe. La pauvreté matérielle y devient paradoxalement signe de richesse intérieure : c'est précisément parce qu'il ne possède rien qu'il est libre de tout. Les étoiles deviennent ses interlocutrices, la route son domicile.
Cette valorisation du corps en mouvement s'oppose directement à l'immobilité bourgeoise d'À la Musique. Rimbaud construit ainsi une dialectique : d'un côté ceux qui restent, s'assoient, se rangent ; de l'autre, le poète qui marche, qui fuit, qui choisit l'inconfort de la liberté.
La liberté et la révolte ne se limitent pas aux sujets traités : elles infléchissent aussi la manière d'écrire. Rimbaud travaille des formes classiques — le sonnet, l'alexandrin — mais les distord de l'intérieur par des coupes inattendues, des enjambements brusques, une syntaxe qui bouscule le rythme attendu. Dans Vénus Anadyomène, il retourne le topos de la beauté féminine idéalisée en une description volontairement repoussante, concluant sur une note sarcastique qui dynamite la convention poétique héritée.
Cette révolte formelle annonce directement le programme que Rimbaud formulera plus tard dans ses Lettres du voyant (1871) : le poète doit se faire « voyant » par un « dérèglement raisonné de tous les sens ». Le Cahier de Douai en est la première mise en pratique — imparfaite, tâtonnante, mais déjà radicalement neuve.
Composé durant la guerre franco-prussienne de 1870, le recueil intègre la violence historique à sa réflexion sur la liberté. Le Dormeur du val — sans doute le poème le plus lu du recueil — décrit un jeune soldat allongé dans la nature, apparemment endormi, avant que le dernier vers révèle qu'il est mort, « deux trous rouges au côté droit » (Le Dormeur du val, v. 14). La chute brutale dénonce sans discours la guerre et ceux qui l'ont voulue : la liberté du soldat s'est soldée par la mort, et la beauté du paysage n'est qu'un décor pour un assassinat collectif.
Dans Le Mal et Rages de Césars, Rimbaud va plus loin en nommant les responsables — Napoléon III, les puissants — et en affirmant que la révolte contre la guerre est aussi une révolte contre ceux qui gouvernent. À seize ans, il écrit une poésie politique qui ne sacrifie rien à la complexité artistique.