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Cahier de Douai
Symbolisme Poème Bac

Quel rôle joue la figure féminine dans les poèmes du Cahier de Douai de Rimbaud ?

Questions & réponses · Arthur Rimbaud
Claire Beaumont
5 min de lecture · 28 August 2026

Le Cahier de Douai, recueil de vingt-deux poèmes composés par Arthur Rimbaud entre août et octobre 1870, alors qu'il n'a que seize ans, accorde une place considérable aux figures féminines. Ces figures ne forment pas un portrait unique et cohérent : elles varient selon les poèmes, passant de la paysanne au corps généreux à la femme absente et idéalisée, en traversant des représentations plus troubles. C'est précisément cette variété qui en fait un objet d'étude riche.

La femme comme objet de désir sensuel et naïf

Plusieurs poèmes du recueil présentent la figure féminine sous un angle résolument charnel, avec une franchise qui tranche avec la pudeur romantique. Dans Vénus Anadyomène, Rimbaud décrit une femme sortant d'une baignoire avec une précision quasi clinique, insistant sur les défauts du corps — les imperfections du dos, les taches graisseuses — pour mieux déjouer l'idéalisation traditionnelle de Vénus. La femme y est montrée dans sa matérialité brute, et le poème se referme sur une notation sarcastique qui démythifie radicalement le corps féminin. Ce n'est pas une célébration érotique : c'est un regard qui dessille.

À l'inverse, Les Reparties de Nina met en scène un dialogue amoureux entre un jeune homme rêveur et une Nina qui résiste à ses projections idylliques. Le poète dépeint une campagne lumineuse et sensuelle, imaginant une vie simple et fusionnelle avec la jeune femme. Mais Nina, par ses « reparties », rappelle sans cesse la réalité — elle a du travail à faire. La figure féminine devient ici le principe même de résistance à la rêverie masculine : elle est ancrée dans le concret quand le poète s'envole.

La femme comme figure de liberté et d'évasion

Dans Roman, le poème composé en quatre parties qui suit le fil d'une aventure sentimentale adolescente, la jeune femme entrevue sous les tilleuls n'est pas tant un personnage qu'une occasion : celle de fuir la famille, d'errer le soir dans la ville, de se sentir vivant. Rimbaud y écrit avec une légèreté feinte — On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans — une formule qui cadre le désir amoureux comme étape d'émancipation plutôt que comme sentiment profond. La femme est le prétexte d'une liberté que le poète s'autorise à s'inventer.

Cette fonction libératrice se prolonge dans À la Musique, où le poète observe les bourgeoises et leurs filles se promenant au kiosque de Charleville. Les femmes de la bourgeoisie locale y incarnent un ordre social étouffant — corsets, convenances, regards calculateurs — mais certaines jeunes filles, saisies dans leur spontanéité, échappent à cette mécanique. La figure féminine se divise ainsi entre conformisme social et promesse de vie réelle.

La femme absente ou fantasmée : une projection du moi poétique

Dans Ophélie, l'un des poèmes les plus travaillés du recueil sur le plan formel, Rimbaud reprend le personnage shakespearien de la jeune femme noyée tirée d'Hamlet. Ophélie y flotte sur les eaux dans une mort sereine et presque volontaire. Elle n'est plus victime : elle est présentée comme une âme qui a choisi de se fondre dans la nature plutôt que de vivre dans un monde qui ne la comprend pas. La femme morte devient une figure de pureté et de rébellion silencieuse — une projection possible du poète lui-même, incompris, aspirant à une liberté totale.

Cette tendance à projeter sur la figure féminine des états intérieurs du poète se retrouve dans Sensation, où le « je » lyrique rêve de marcher dans la nature, porté par elle comme par une présence maternelle et sensorielle. La nature y prend des accents féminins discrets, mais réels : elle accueille, elle enveloppe, elle libère.

Une ambivalence constitutive

Ce qui frappe à la lecture d'ensemble, c'est que Rimbaud ne construit jamais une image stable de la femme. Elle est désirée et moquée (Vénus Anadyomène), rêvée et déjouée (Les Reparties de Nina), sublimée et instrumentalisée (Ophélie, Roman). Cette instabilité n'est pas une maladresse de jeunesse : elle reflète la position du poète adolescent face à un monde dont il rejette les codes, y compris les codes du désir et de la représentation féminine hérités du romantisme et du Parnasse.

La figure féminine dans le Cahier de Douai est donc moins un portrait de la femme réelle qu'un révélateur des tensions qui traversent Rimbaud lui-même : entre idéal et matière, entre évasion et ancrage, entre révolte et tendresse.

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