Le Cahier de Douai (1870) rassemble vingt-deux poèmes composés par Arthur Rimbaud entre l'été et l'automne de ses seize ans, lors de ses premières fugues loin de Charleville et de l'autorité maternelle. Ce contexte biographique est inséparable du recueil : le jeune Rimbaud marche, fuit, arrive à pied à Douai après avoir traversé la Belgique sans le sou. L'errance n'est donc pas une posture littéraire empruntée — elle est vécue avant d'être écrite.
Plusieurs poèmes mettent en scène un sujet qui s'arrache à un espace clos et étouffant. Dans Ma Bohème (Fantaisie), le poète se représente cheminant « les poings dans mes poches crevées », le manteau troué, les souliers blessés — image délibérément anti-héroïque qui fait de la pauvreté non pas une honte, mais un signe d'affranchissement. La dégradation du vêtement dit le rejet des apparences bourgeoises : on ne peut pas être à la fois bien mis et libre.
Dans Sensation, le mouvement s'annonce dès le premier vers : Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers
. Le futur n'est pas ici une simple projection ; il a valeur de programme existentiel. Marcher le soir, laisser le blé piquer la peau, ne rien ressentir — ces sensations physiques précises remplacent toute métaphysique du bonheur. La nature n'est pas un décor romantique contemplé de loin : elle est traversée, touchée, ingérée par le corps en mouvement.
Rimbaud réactive dans le Cahier la figure du poète-vagabond héritée du romantisme, mais il la radicalise. Là où un Lamartine méditait devant un lac immobile, Rimbaud avance. L'immobilité est chez lui synonyme de mort sociale et poétique. Dans Ma Bohème, il se compare à un « petit Poucet rêveur », référence aux contes populaires qui associe l'errance enfantine à une forme d'intelligence rusée face aux puissants. Le diminutif « petit » n'est pas une marque d'humilité : il souligne l'écart entre la modestie des moyens matériels et l'ampleur de l'ambition poétique.
Cette figure du vagabond est aussi une posture éthique. Errer, c'est refuser de se fixer, de se laisser assigner à une place sociale, à un métier, à une famille. Le voyage permanent empêche la sclérose. Dans Au Cabaret-Vert, le narrateur arrive affamé après une semaine de marche et commande de la nourriture simple avec un appétit triomphant — la satisfaction des besoins élémentaires, gagnée par l'effort physique, vaut infiniment plus que le confort sédentaire.
L'errance dans le Cahier est indissociable d'une éducation des sens. Rimbaud accumule les perceptions : couleurs intenses (le vert du cabaret, le bleu des soirs de Sensation), odeurs, températures, contacts physiques avec la route et la végétation. Ce travail sensoriel n'est pas gratuit ; il préfigure la théorie de la « lettre du Voyant » (1871), dans laquelle Rimbaud posera le dérèglement systématique des sens comme méthode poétique. Le Cahier en est le laboratoire pratique : marcher, c'est déjà dérègler le corps installé, exposer la perception à l'imprévu.
Dans Le Dormeur du Val, poème antiwar célèbre du recueil, l'absence de voyage — le soldat figé, immobile dans l'herbe — est mort. L'opposition entre mouvement et immobilité prend ici une dimension politique et tragique : la guerre stoppe les corps jeunes, elle est la négation absolue de la bohème libre.
Au fil du recueil, l'errance géographique tend vers quelque chose d'inatteignable. Dans Sensation, le poète déclare ne vouloir rien penser
et se laisser porter — le voyage idéal est celui qui suspend la conscience réflexive pour n'être plus que sensation pure. Cette aspiration à une transparence à soi et au monde anticipe la poétique des Illuminations. L'horizon n'est jamais un lieu d'arrivée ; il recule à mesure qu'on avance, et c'est précisément cette impossibilité qui maintient l'élan poétique vivant.
L'errance devient ainsi, dans le Cahier de Douai, une métaphore structurante de la poésie elle-même : une parole qui ne se fixe pas, qui cherche sans trouver, qui tire son énergie du déplacement plutôt que de la destination.