Le Malade imaginaire (1673) est la dernière comédie-ballet de Molière. Elle met en scène Argan, un bourgeois hypocondriaque qui passe ses journées à consulter des médecins et à avaler des remèdes, et dont l'unique projet est de marier sa fille Angélique à un médecin afin de s'assurer des soins gratuits à domicile. La pièce se conclut par un troisième intermède d'une nature radicalement différente de tout ce qui précède.
Plutôt que de montrer Argan guéri de son hypocondrie ou simplement vaincu par les intrigues de son frère Béralde et de sa servante Toinette, Molière choisit une fin spectaculaire et paradoxale : Argan est reçu médecin par une faculté imaginaire, dans une cérémonie en latin macaronique (un latin parodique mêlé de français et d'italien). Des personnages costumés en docteurs lui posent des questions absurdes sur la manière de traiter toutes sortes de maladies, et la réponse invariable — prescrire une saignée, un lavement ou une purgation — est acclamée par un chœur enthousiaste. La cérémonie se clôt dans la musique, la danse et les réjouissances.
Ce finale constitue un intermède de comédie-ballet : il appartient autant au spectacle musical qu'à l'action dramatique. En 1673, ce genre hybride, associant théâtre, musique et danse, était une forme de divertissement de cour que Molière avait contribué à développer. Le troisième intermède du Malade imaginaire en est l'exemple le plus abouti et le plus satirique.
La signification première de ce dénouement est une critique acérée du corps médical. Tout au long de la pièce, Béralde, le frère lucide d'Argan, expose clairement que les médecins de l'époque sont incapables de guérir quoi que ce soit et que leurs remèdes — saignées répétées, purges incessantes — font souvent plus de mal que de bien. Le fait que n'importe qui puisse être fait médecin en récitant quelques formules latines dépourvues de sens révèle que le savoir médical repose davantage sur le rituel, le costume et l'autorité de la parole que sur une véritable science.
En transformant Argan lui-même en médecin, Molière pousse la logique satirique jusqu'à son terme : si un hypocondriaque ignorant peut recevoir le titre de docteur au terme d'une mascarade, c'est que le titre lui-même ne vaut rien. La cérémonie finale fonctionne comme un miroir grotesque de la réalité : elle dit, sous forme de farce, ce que Béralde affirmait sérieusement dans les dialogues.
Il faut noter ce qu'il y a de troublant dans ce finale : Argan ne guérit pas. Contrairement à la structure habituelle de la comédie classique, où les obstacles sont levés et l'ordre restauré, le protagoniste reste prisonnier de son obsession. Sa victoire est illusoire — il croit obtenir enfin ce qu'il désirait, être entouré de médecins, mais c'est en devenant lui-même le médecin fictif d'une comédie. Il est, en quelque sorte, absorbé par sa propre folie.
Le mariage d'Angélique avec Cléante, l'homme qu'elle aime, est bien évoqué à la fin, ce qui satisfait aux exigences du dénouement heureux traditionnel. Mais cette résolution sentimentale reste en retrait par rapport au spectacle bouffon de la cérémonie, comme si Molière voulait signaler que l'amour des jeunes gens n'est qu'un prétexte, et que le véritable sujet de la pièce est bien cette folie bourgeoise, incurable et mise en scène.
En faisant d'Argan un acteur dans une cérémonie théâtrale au sein même de la comédie, Molière crée une mise en abyme puissante. Le personnage, qui refusait jusque-là de voir la réalité en face, est finalement intégré dans le jeu. Le théâtre, sous la forme de la mascarade, prend en charge sa folie et l'absorbe. C'est une manière de dire que la scène est le seul espace où les illusions humaines peuvent s'épanouir sans danger.
Cette dimension prend un relief particulier si l'on se souvient que Molière joua lui-même le rôle d'Argan lors des premières représentations, et qu'il mourut peu après la quatrième — terrassé sur scène par une crise lors d'une représentation de cette pièce. Le dénouement festif du Malade imaginaire porte ainsi, après coup, une ironie tragique : le comédien qui raillait les médecins incapables de guérir refusait lui-même, dit-on, de se laisser soigner.