Dans Le Malade imaginaire (1673), la dernière comédie-ballet que Molière porta à la scène, le langage n'est pas un simple ornement comique : il est l'arme principale d'une caste entière. Médecins et apothicaires gouvernent Argan — le bourgeois hypocondriaque au centre de l'intrigue — non par leur science, mais par leur vocabulaire. Le pédantisme y est moins un travers individuel qu'un système d'imposteurs collectifs.
Dès les premières scènes, Argan épluche ses ordonnances avec une minutie obsessionnelle, répétant à voix haute les termes latins qui l'impressionnent. Ce comportement souligne d'emblée le piège : la langue savante fascine précisément parce qu'elle est incompréhensible. Les médecins de la pièce, à commencer par Monsieur Diafoirus et son fils Thomas, s'expriment dans un latin de cuisine mêlé de formules pseudo-aristotéliciennes qui ne renvoient à aucune réalité thérapeutique. Lors de leur visite au deuxième acte, Thomas Diafoirus récite à Angélique — la fille d'Argan qu'il est venu courtiser — un compliment entièrement préparé à l'avance, mécanique et froid, qu'il confond même par inadvertance en l'adressant d'abord à la mauvaise personne. La rigidité de ce discours appris par cœur illustre que le savoir médical, chez ces personnages, est pure récitation : une performance langagière sans pensée vivante derrière elle.
Molière pousse la satire plus loin en faisant tenir à ses médecins des raisonnements circulaires et absurdes. Lorsque Béralde, le frère lucide d'Argan, défie l'un d'eux de justifier ses prescriptions, les réponses s'enchaînent en tautologies : on purge parce qu'il faut purger, on saigne parce que c'est la règle des anciens. Le recours à l'autorité des Anciens — Hippocrate, Galien — fonctionne comme un bouclier rhétorique qui interdit toute question. C'est exactement ce que Béralde dénonce au troisième acte quand il explique à son frère que les médecins parlent en beau latin, donnent des noms latins aux maladies, mais que cela ne guérit personne. La paraphrase suffit ici : Molière ne se contente pas de moquer l'accent, il condamne la méthode intellectuelle tout entière.
Le climax de ce thème est la cérémonie burlesque du troisième acte, où Argan est reçu docteur en médecine dans une parodie d'investiture universitaire. Les récitatifs en latin de cuisine — un latin délibérément déformé, mâtiné de français et d'italien — transforment le rite en grotesque. Les formules solennelles (Bonne chasse donare, et saignare, et purgare
) sonnent comme une incantation magique plutôt que comme un discours de savoir. En habillant le héros de la toge du médecin par la seule vertu des mots, Molière démontre que c'est précisément ainsi que fonctionne la corporation : l'habit et la formule font le médecin, non la compétence. Le langage devient ici rite de passage, et le rite un aveu d'imposture.
Le pédantisme dans Le Malade imaginaire ne vise pas seulement à faire rire : il interroge la légitimité du pouvoir fondé sur le discours. Argan abdique sa volonté propre — il veut marier sa fille à Thomas Diafoirus pour s'assurer un médecin à domicile — parce qu'il a intériorisé la supériorité symbolique du jargon savant. En ce sens, la satire du langage rejoint la satire de la crédulité et de l'autorité paternelle dévoyée. Toinette, la servante malicieuse qui n'a jamais appris le latin, voit clair là où Argan est aveugle. La vérité, chez Molière, parle souvent la langue du bon sens.