Dès la scène d'ouverture, Molière installe Argan — bourgeois parisien convaincu d'être malade — dans une posture comique immédiate : seul sur scène, il additionne avec minutie ses ordonnances et ses lavements, vérifiant que ses médecins lui en ont bien administré le nombre prévu. La précision comptable appliquée à des soins dont l'inutilité est manifeste constitue le premier ressort du ridicule. Argan n'est pas un homme qui souffre : c'est un homme qui veut souffrir, ou du moins qui a besoin que son entourage croie qu'il souffre.
Ce ridicule s'approfondit à travers les scènes avec Monsieur Purgon et Monsieur Diafoirus — médecin et futur beau-fils qu'Argan vénère précisément parce qu'ils valident sa maladie imaginaire. Le jeune Thomas Diafoirus, personnage emprunté et dépourvu de tout esprit critique, prononce des compliments d'une platitude consternante, et Argan s'en émerveille sincèrement. Molière se moque ici d'une double bêtise : celle de la médecine dogmatique du XVIIe siècle, accrochée à des recettes ancestrales inefficaces, et celle d'Argan qui en est le client enthousiaste. Le personnage incarne l'aveuglement volontaire : il préfère une fausse certitude rassurante à la réalité.
Le comique de répétition renforce cet effet. Chaque fois qu'Argan est contredit — par sa servante Toinette, par son frère Béralde, ou par sa propre fille Angélique — il retombe dans les mêmes gesticulations, les mêmes menaces d'appeler Monsieur Purgon, les mêmes plaintes sur l'ingratitude de sa famille. Cette rigidité, que Bergson théorisera plus tard comme du mécanique plaqué sur du vivant
, est le moteur classique du personnage comique.
Pourtant, Argan n'est pas qu'une marionnette inoffensive. Sa conviction d'être malade n'est pas seulement une affaire personnelle : elle structure l'ensemble de la vie familiale et devient un instrument de domination. Le projet de marier Angélique à Thomas Diafoirus — dont elle ne veut pas — n'est motivé que par l'intérêt d'Argan : avoir un médecin dans la famille pour soigner ses maux supposés sans frais. Une jeune femme doit donc sacrifier son bonheur et son amour pour Cléante à l'hypocondrie de son père.
C'est là que le personnage bascule du comique vers quelque chose de plus sombre. Argan dispose d'une autorité paternelle réelle, reconnue par la loi et par les mœurs de l'époque. Il peut effectivement contraindre Angélique à ce mariage. Lorsqu'elle résiste, il la menace de la placer au couvent — une sanction concrète, non une figure de style. Le ridicule du personnage ne neutralise donc pas son pouvoir : il le rend d'autant plus dangereux que personne ne le prend au sérieux jusqu'au moment où il passe à l'acte.
La seconde épouse d'Argan, Béline, accentue encore cette dimension inquiétante. Froide et calculatrice, elle flatte les maladies de son mari pour s'assurer un héritage, et encourage ses lubies au lieu de l'en détourner. Argan, aveuglé par le besoin d'être plaint et dorloté, ne voit pas qu'il est manipulé par celle en qui il place le plus de confiance. La scène où Toinette et Béralde le font feindre la mort pour tester Béline — et où Argan entend enfin le vrai visage de sa femme — est l'un des moments les plus acérés de la pièce : le rire y devient amer, et le personnage touche brièvement à quelque chose de pathétique.
Ce qui rend Argan véritablement complexe, c'est que sa crédulité et son égocentrisme ne le rendent pas impuissant — bien au contraire. Il concentre entre ses mains l'autorité du père, du chef de famille et du propriétaire, et il exerce cette autorité non pas par malveillance consciente, mais par une incapacité totale à penser au-delà de lui-même. Cette indifférence au bonheur des autres, enveloppée dans le comique de l'hypocondrie, est peut-être la critique la plus profonde que Molière adresse à un certain type d'homme : celui dont l'aveuglement suffit à faire le malheur de son entourage.
Béralde, le frère lucide qui sert de voix raisonnée dans la pièce, tente à plusieurs reprises de raisonner Argan — en vain. Ce n'est qu'en acceptant de jouer le jeu de l'illusion, en proposant à Argan de devenir lui-même médecin lors de la cérémonie burlesque du troisième acte, que l'entourage parvient à le satisfaire. La pièce se ferme sur cette comédie dans la comédie : pour désamorcer le danger qu'Argan représente, il faut rentrer dans sa folie plutôt que la combattre. C'est une conclusion aussi drôle qu'amère sur la résistance du réel à la raison.