Dans Le Malade imaginaire (1673), dernière comédie de Molière, Argan est un bourgeois convaincu d'être gravement malade et entièrement dévoué à ses médecins. Sa seconde épouse, Béline, exploite avec habileté cette faiblesse psychologique. La relation entre les deux personnages constitue l'une des intrigues secondaires les plus acérées de la pièce, illustrant le thème classique de la duperie et de l'aveuglement volontaire.
Dès les premières scènes, Béline se présente comme une épouse attentionnée et dévouée. Elle multiplie les marques d'affection — petits noms, paroles rassurantes, protestations d'amour — à l'égard d'Argan, qu'elle appelle avec une douceur ostentatoire. Ces démonstrations sont pourtant immédiatement suspectes pour le spectateur averti : elles sont trop appuyées, trop systématiquement associées à des requêtes financières ou à des manœuvres visant à écarter la fille d'Argan, Angélique, et son jeune frère Louison de l'héritage familial.
Argan, lui, reçoit ces attentions avec un bonheur candide. Son hypocondrie le rend psychologiquement dépendant : il a besoin d'être plaint, entouré, rassuré. Béline répond exactement à ce besoin, et c'est précisément pourquoi il lui fait une confiance aveugle, allant jusqu'à vouloir lui léguer l'essentiel de ses biens au détriment de ses propres enfants.
La dimension économique est omniprésente dans les rapports entre Argan et Béline. Dès l'acte I, on apprend qu'Argan cherche à modifier son testament en faveur de son épouse, avec la complicité d'un notaire. Béline orchestre habilement cette démarche, se posant en victime aimante qui ne pense qu'au bonheur de son mari tout en s'assurant une position avantageuse pour le jour de sa mort. C'est le frère d'Argan, Béralde, qui tente de lui ouvrir les yeux sur ces manigances, mais Argan repousse ses avertissements, interprétant toute mise en garde comme une attaque injuste contre une femme irréprochable.
La servante Toinette joue un rôle essentiel dans la dénonciation de Béline. Impertinente et perspicace, elle refuse d'entrer dans le jeu de la belle-mère et n'hésite pas à exprimer ouvertement sa méfiance. Ses piques répétées à l'égard de Béline tranchent avec la déférence qu'Argan attend de ses domestiques, et elles annoncent le stratagème final qu'elle mettra en place avec Béralde pour confondre l'hypocrite.
Le retournement dramatique majeur survient à l'acte III. Toinette et Béralde convainquent Argan de feindre la mort pour observer les réactions de ses proches. Lorsque Béline apprend le décès supposé de son mari, elle ne manifeste aucun chagrin : bien au contraire, elle laisse éclater son soulagement, se réjouissant d'être enfin débarrassée d'un homme qu'elle décrit comme encombrant et difficile à supporter. Elle évoque sans retenue les bénéfices qu'elle entend tirer de sa disparition.
Argan, caché et entendant tout, découvre brutalement la réalité de ce mariage. La scène est construite sur un effet de théâtre dans le théâtre particulièrement efficace : le personnage qui croyait être le centre aimé de son foyer se retrouve spectateur de sa propre trahison. Ce moment de vérité est d'autant plus fort qu'il contraste avec la scène symétrique qui suit immédiatement, où Angélique, croyant elle aussi son père mort, exprime une douleur filiale sincère — soulignant par contraste la fausseté absolue de Béline.
La relation Argan-Béline s'inscrit dans la grande tradition comique des mariages mal assortis et intéressés que Molière explore tout au long de son œuvre. Mais ici, la critique prend une coloration particulièrement sombre : c'est la maladie — ou plutôt l'obsession de la maladie — qui rend Argan vulnérable et manipulable. Béline ne profite pas seulement de la richesse de son mari ; elle exploite sa fragilité psychologique, sa solitude affective et son besoin de soins. En ce sens, la satire dépasse le simple portrait d'une femme cupide pour pointer les dangers d'une crédulité entretenue par la peur.