Le roman se compose de trois parties d'inégale longueur, calquées sur les déplacements géographiques d'Emma : Tostes, Yonville, puis les allers-retours vers Rouen. Cette structure spatiale épouse une courbe morale et psychologique. La première partie installe le mariage avec Charles Bovary et l'apparition du désenchantement après le bal de la Vaubyessard ; la deuxième, la plus longue, orchestre la rencontre avec Léon, la liaison avec Rodolphe et son abandon ; la troisième précipite la ruine financière et le suicide. Flaubert construit ainsi une tragédie sans catharsis, où chaque étape referme un peu plus l'horizon de son héroïne. Le retour cyclique des lieux — la maison, l'église, la route de Rouen — impose une géométrie de l'enfermement.
La composition obéit à un principe de symétrie ironique : aux illusions initiales du couvent répondent les désillusions finales ; à la noce paysanne du début fait écho la veillée funèbre ; au bal aristocratique, qui déclenche le rêve, correspond la scène des comices agricoles, parodie grotesque où le discours amoureux de Rodolphe se mêle aux mugissements du bétail.
Flaubert impose une narration à la troisième personne, focalisée le plus souvent sur Emma, mais qui glisse constamment vers d'autres consciences — celles de Charles, de Homais, parfois d'un narrateur collectif désigné par le fameux nous
initial. Cette instabilité focale traduit une méfiance envers toute vérité subjective. L'invention majeure reste toutefois le style indirect libre, qui fond la voix du narrateur et celle du personnage sans marque syntaxique : Il fallait qu'elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation immédiate de son cœur
(I, 6). La phrase paraît objective, mais épouse la logique intérieure d'Emma. Ce procédé permet une ironie dévastatrice : le lecteur adhère à la conscience du personnage tout en percevant, dans le choix des clichés, la médiocrité de ses aspirations.
Le temps romanesque alterne sommaires étendus — des mois expédiés en quelques lignes — et scènes dilatées où le regard s'attarde sur un objet, une nuance de lumière. Cette respiration inégale mime le vécu subjectif d'Emma, pour qui la vie conjugale s'écoule dans un ennui indifférencié, tandis que les instants amoureux se cristallisent en tableaux.
Le mal d'Emma naît des lectures romanesques du couvent : Il n'était question que d'amours, d'amants, d'amantes, de dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires
(I, 6). Flaubert diagnostique ici une pathologie de la lecture : le romanesque sentimental façonne une grille de perception qui rend le réel invivable. Le terme bovarysme, forgé plus tard par Jules de Gaultier, désigne précisément cette faculté de se concevoir autre qu'on est. Emma ne souffre pas tant de Charles que de l'écart entre sa vie et les modèles fictionnels qu'elle a intériorisés.
Cette lucidité critique culmine dans une formule cruelle : Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son cœur
(I, 7). L'image domestique et concrète — le grenier, l'araignée — dégrade la souffrance romantique en misère prosaïque. Flaubert refuse le pathétique : l'ennui n'y est plus le spleen baudelairien, mais une usure banale.
Madame Bovary est souvent présenté comme le manifeste du réalisme, ce que le procès de 1857 pour outrage aux bonnes mœurs
a paradoxalement consacré. Pourtant, Flaubert récusait l'étiquette. Son réalisme n'est pas documentaire mais critique : il expose les mécanismes par lesquels la bourgeoisie provinciale produit des vies étriquées. Le pharmacien Homais, figure du progressisme voltairien dévoyé en bavardage suffisant, incarne cette bêtise triomphante ; sa décoration finale de la Légion d'honneur, qui clôt le roman, constitue une ironie glaçante.
La symbolique traverse néanmoins ce projet réaliste. Les objets — la corbeille de mariage desséchée, le bouquet de fleurs d'oranger de la première femme de Charles brûlé par Emma, le fameux chapeau grotesque du jeune Charles décrit sur près d'une page — deviennent des condensés psychologiques. La scène des comices (II, 8), où Flaubert monte en parallèle les fadeurs galantes de Rodolphe et l'attribution des prix agricoles (Fumiers
), révèle par montage l'équivalence entre le discours amoureux et la marchandise bestiale. C'est une écriture cinématographique avant l'heure, qui juge sans commenter.
La mort d'Emma refuse toute élévation tragique. L'arsenic produit convulsions, vomissements noirs, hallucinations. Au moment de l'extrême-onction, le rire de l'aveugle qui chante sous la fenêtre — Souvent la chaleur d'un beau jour / Fait rêver fillette à l'amour
(III, 8) — surgit comme un contrepoint obscène. Cette chanson grivoise, qui a accompagné les trajets vers Rouen et Léon, revient signer la dérision du romanesque : Emma meurt sur une ritournelle populaire qui parodie ses rêves. Flaubert maintient jusqu'au bout sa position : pas d'apothéose, pas de rachat, seulement le constat impitoyable d'une existence gâchée par la fiction.