Dans Madame Bovary (1857), Flaubert construit la chute d'Emma non pas comme un effondrement soudain, mais comme une lente hémorragie financière qui double, sou après sou, l'hémorragie des illusions. L'argent y fonctionne comme un système de révélation : il rend visible ce que le sentiment voudrait cacher, et transforme le désir romantique en comptabilité impitoyable.
Le thème s'installe d'abord en sourdine. Charles Bovary, médecin de campagne sans ambition ni fortune, offre à Emma une existence matériellement modeste mais stable. Dès la deuxième partie du roman, le déménagement à Yonville-l'Abbaye — bourgade terne que Flaubert décrit avec une ironie géographique méticuleuse — signale que l'horizon économique du couple ne s'élargira pas. C'est dans ce cadre étriqué qu'Emma va commencer à dépenser pour compenser : l'achat d'objets luxueux, de tissus, de bibelots constitue ses premières tentatives pour matérialiser un bonheur que la réalité lui refuse.
Le personnage clé de cette mécanique est Lheureux, marchand de nouveautés et usurier habile, dont le nom — paradoxe flaubertien — évoque le bonheur. Il repère avec une précision cynique la vulnérabilité d'Emma : son goût du beau, son impatience, son refus de compter. Il lui propose d'abord de menus achats à crédit, puis des billets à ordre, multipliant les échéances jusqu'à l'étranglement. Au chapitre 6 de la troisième partie, Flaubert décrit la cascade des reconnaissances de dettes et des saisies avec une sécheresse de greffier : Les créanciers s'abattirent
, formule qui donne à la ruine la brutalité d'une prédation animale. Lheureux n'est pas un antagoniste mélodramatique ; il est le visage réaliste du capitalisme provincial, qui n'a besoin d'aucune malveillance affichée pour détruire.
Rodolphe et Léon, les deux amants d'Emma, sont aussi des révélateurs économiques. Les escapades à Rouen avec Léon (troisième partie) s'accompagnent de dépenses somptuaires — hôtel, cadeaux, tenues — qu'Emma finance en signant des billets au nom de Charles, à son insu. L'adultère et l'endettement suivent la même logique : une jouissance immédiate payée à crédit, dont l'échéance est toujours repoussée. Lorsqu'Emma implore Rodolphe de lui prêter trois mille francs pour éviter la saisie (troisième partie, chapitre 8), sa requête mêle désespoir amoureux et calcul financier — et le refus de Rodolphe, fondé sur la prudence comptable autant que sur la lâcheté, signe la fin de toute illusion.
L'arsenic qu'Emma avale n'est pas seulement une issue romanesque : c'est la seule dépense qui ne génère pas de dette. Flaubert fait de la mort une solde, et de l'agonie d'Emma — décrite cliniquement, sans pathos — le dernier acte d'une faillite totale. Significativement, les huissiers ont procédé à la saisie des meubles avant que le corps soit froid : l'inventaire des objets précède presque l'inventaire du deuil. En nouant aussi étroitement l'argent, le désir et la mort, Flaubert démontre que le bovarysme n'est pas une rêverie inoffensive — c'est une économie ruineuse, et la société bourgeoise du Second Empire en est à la fois la caisse enregistreuse et le tribunal.