Dans Madame Bovary (1857), Flaubert construit un monde où chaque geste est immédiatement converti en signe lisible par la communauté. Le regard d'autrui n'est pas un arrière-plan sociologique : c'est la force structurante qui détermine les choix d'Emma, accélère sa chute et révèle l'hypocrisie d'une société provinciale obsédée par les apparences. La thèse du roman pourrait se formuler ainsi — les apparences ne masquent pas la réalité, elles sont la réalité telle que la société bourgeoise la fabrique et l'impose.
Dès les premières pages, Charles Bovary est lui-même défini par l'œil collectif : la scène d'ouverture, où le narrateur adopte le point de vue du groupe scolaire (Nous étions à l'Étude
, I, 1), installe d'emblée un régime de surveillance. Emma hérite de ce dispositif. Lors du bal de la Vaubyessard (I, 8), elle ne vit pas l'événement — elle se regarde le vivre, scrutant les duchesses pour imiter leurs gestes, mesurant la distance entre ce qu'elle est et ce qu'elle voudrait paraître. Ce dédoublement entre soi et son image préfigure toute sa trajectoire : Emma ne cherche pas le bonheur, elle cherche à incarner une silhouette romanesque digne d'être admirée.
La petite ville de Yonville-l'Abbaye fonctionne comme un espace de surveillance totale. Homais, le pharmacien bavard et moralisateur, en est la figure emblématique : il commente, rapporte, juge. Lorsqu'Emma commence à fréquenter Léon puis Rodolphe, c'est moins la faute morale qui compte pour la communauté que sa visibilité. Flaubert le montre avec une précision cruelle au chapitre des Comices agricoles (II, 8) : pendant que Rodolphe murmure ses déclarations à Emma, le discours officiel vante les mérites du fumier et du bétail. Le montage ironique dit tout — la séduction amoureuse et la comédie sociale obéissent au même code des apparences, et personne, ni Emma ni les notables, n'accède à une vérité qui serait en dehors du spectacle.
L'engrenage financier qui conduit Emma à la ruine est directement lié à l'impératif du paraître. Elle achète des cadeaux luxueux pour Rodolphe et Léon, commande des robes, meuble son intérieur — non par caprice, mais parce que l'amour romanesque tel qu'elle le conçoit exige un décor à la hauteur. Lheureux, le marchand-usurier, l'a bien compris : il exploite précisément la honte qu'Emma aurait à paraître moins que ce qu'elle affiche. Le regard d'autrui devient ainsi un levier économique. Quand la catastrophe éclate et qu'Emma fait le tour de Yonville pour chercher de l'argent (III, 7), chaque porte close est aussi un regard qui la renvoie à sa déchéance publique. La honte sociale précède et amplifie le désespoir intime.
Ce que Flaubert ajoute à ce tableau, c'est son propre regard — ironique, implacable — sur tous ses personnages sans exception. Emma est piégée par les apparences, mais elle les a aussi cultivées ; Charles est aveugle, mais son aveuglement est celui d'un homme qui croit sincèrement à ce qu'il voit ; Homais triomphe parce que la société récompense ceux qui maîtrisent le mieux les codes du paraître. La dernière image du roman — Homais recevant la Légion d'honneur (III, 11) — est la conclusion amère de cette logique : dans un monde gouverné par les apparences, c'est le plus habile comédien qui gagne. Emma, elle, avait voulu vivre une fiction et a été détruite par la réalité ; Homais, lui, a transformé la réalité en fiction rentable.