Dans Madame Bovary (1857), Gustave Flaubert fait de l'ennui bien plus qu'un état d'âme passager : il en fait le principe organisateur de toute une existence. Emma Rouault, devenue Mme Bovary après son mariage avec Charles — un médecin de campagne sans relief ni ambition —, porte en elle un désir d'absolu que la réalité provinciale ne peut jamais satisfaire. C'est dans cet écart insurmontable que le roman trouve sa force tragique.
Dès les premières semaines de son mariage, Emma éprouve une désillusion que Flaubert formule avec une précision clinique. Au chapitre V de la première partie, le narrateur observe qu'avant le mariage Emma croyait avoir de l'amour, mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n'est pas venu, et elle se demande si elle ne s'est pas trompée. Ce retournement — l'amour reconnu comme illusion a posteriori — installe d'emblée l'ennui non comme un accident mais comme une condition. Le mot que Flaubert emploiera plus loin, le spleen
(I, 7), emprunté à Baudelaire, dit bien l'origine romantique et littéraire de ce mal : Emma souffre d'avoir trop lu, d'avoir façonné ses attentes sur des romans qui mentent.
L'un des gestes les plus révélateurs d'Emma est de se poster à la fenêtre pour regarder le village de Tostes, puis Yonville. Ce motif revient avec insistance. Au chapitre VII de la première partie, elle s'accoudait à sa fenêtre
et regardait le village, cherchant dans le lointain quelque désir inconnu
. La fenêtre est ici un seuil symbolique entre l'espace étouffant du foyer et un dehors qui fait miroiter une vie autre, toujours hors d'atteinte. Ce geste répété dit l'impossibilité du mouvement réel : Emma regarde sans jamais partir vraiment, condamnée à désirer plutôt qu'à vivre.
Ce qui distingue Flaubert d'un simple moraliste, c'est que l'ennui d'Emma n'est pas passif : il se mue en une énergie qui cherche des exutoires — les amants Rodolphe et Léon, les dépenses ruineuses, les rêves de fuite. Au début de la deuxième partie, lors du bal de la Vaubyessard (I, 8), Emma entrevoit un monde luxueux qui accélère sa rupture avec le quotidien. Pendant des semaines après le bal, elle garde le carton d'invitation comme une relique, signe que le réel ne peut se vivre qu'à travers des substituts. Chaque tentative de combler le vide ne fait que l'élargir, selon une logique que Flaubert construit avec une rigueur implacable.
En choisissant une héroïne qui s'ennuie, Flaubert porte un regard acéré sur la société bourgeoise de son époque. Charles, Homais le pharmacien et l'abbé Bournisien incarnent chacun à leur façon une médiocrité satisfaite d'elle-même — incapable de percevoir la détresse d'Emma. Le vide existentiel de celle-ci révèle en creux ce que la bourgeoisie refuse de voir : que l'ordre matériel et moral qu'elle célèbre n'offre aucune réponse au désir humain d'intensité. L'ennui d'Emma n'est donc pas une faiblesse individuelle mais le symptôme d'un monde qui a supprimé toute transcendance sans la remplacer par rien.