Dans Madame Bovary (1857), Gustave Flaubert ne réserve pas la mort au dernier acte : il l'inscrit dès les premières pages comme une logique souterraine qui irrigue le roman entier. Le suicide d'Emma Bovary — femme d'un médecin de campagne normand, étouffée par la médiocrité de sa vie provinciale et ruinée par ses amants — n'est pas un accident dramatique mais l'accomplissement d'une trajectoire intérieure. La mort fonctionne ici comme le révélateur implacable de ce que le bovarysme cherche à masquer : l'irréductible écart entre le rêve et le réel.
La mort rôde dans le roman bien avant qu'Emma avale l'arsenic. La première épouse de Charles Bovary, Héloïse, disparaît rapidement — coup du sort commode qui libère Charles pour Emma, mais qui pose d'emblée la mort comme une donnée ordinaire du récit, presque banale. Plus significativement, la mort du père Rouault, redoutée puis conjurée, introduit la figure d'Emma dans un contexte de deuil : c'est précisément en soignant le père qu'Emma rencontre Charles. La rencontre amoureuse naît sous le signe de la maladie et de la peur de la perte, comme si Flaubert signalait que cet amour portera en lui sa propre destruction.
La scène du suicide, au chapitre huit de la troisième partie, est l'une des plus maîtrisées du roman. Emma pénètre chez le pharmacien Homais et avale une poignée d'arsenic avec une résolution qui stupéfie par son calme. Flaubert décrit l'agonie avec une précision clinique délibérément froide — les convulsions, le goût d'encre dans la bouche, le corps qui se défait — tranchant radicalement avec le vocabulaire sublime dont Emma avait nourri ses fantasmes de mort romantique. Elle avait imaginé la mort belle, comme dans les romans ; Flaubert lui inflige une mort laide, biologique, réaliste. La désillusion ultime prend ainsi une forme physique.
La référence aux lectures d'Emma est ici capitale. Dès la deuxième partie, Flaubert montre comment les romans sentimentaux ont façonné chez elle une vision esthétisée de la souffrance et du sacrifice amoureux : elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de bambous
(I, 6). Cette phrase apparemment anodine révèle le mécanisme central : Emma confond la littérature et la vie. La mort réelle ne peut donc qu'être une trahison de plus.
L'agonie d'Emma et sa mort exposent la vérité de chaque personnage qui l'entoure. Charles, incapable de comprendre ce qui s'est passé, pleure avec une sincérité désarmante et finira lui-même par mourir de chagrin — mort douce et résignée d'un homme dont toute l'existence a consisté à ne pas voir. Homais, lui, continue d'exister et de prospérer : il reçoit la croix d'honneur dans la dernière ligne du roman. Ce contraste grinçant est le verdict de Flaubert sur la société bourgeoise : la médiocrité survit, l'aspiration — même fausse, même corrompue — périt.
Rodolphe et Léon, les deux amants, sont absents au moment de la mort. Leur fuite est plus éloquente que n'importe quel commentaire moral : Emma meurt seule de désirs que personne n'était réellement en mesure de combler. La mort démasque le vide que le désir avait provisoirement rempli.
Flaubert construit ainsi dans Madame Bovary une réfutation du romantisme par ses propres armes. Emma meurt d'avoir trop lu, trop rêvé, trop cru que la réalité pouvait ressembler à la fiction. Son suicide n'est pas un geste héroïque mais le résultat d'un endettement accumulé — dettes financières, dettes affectives — qui rend toute issue impossible. La mort n'est pas une délivrance poétique ; c'est la faillite d'une illusion. En choisissant de la représenter avec autant de précision anatomique, Flaubert impose au lecteur le même désenchantement qu'il inflige à son personnage : voir les choses telles qu'elles sont, sans l'écran consolant des mots romanesques.