Dans Madame Bovary (1857), Gustave Flaubert n'écrit pas simplement l'histoire d'une femme qui trompe son mari : il dissèque une société dont la médiocrité est si profonde qu'elle devient meurtrière. La thèse du roman pourrait se formuler ainsi — la bêtise bourgeoise n'est pas un trait comique, c'est une force d'anéantissement. Emma Bovary en mourra.
Le roman s'ouvre non pas sur Emma, mais sur Charles Bovary, et ce choix est signifiant. Dès le premier chapitre, Charles apparaît comme un écolier gauche, incapable de donner son nom correctement, portant une casquette monstrueuse décrite avec une précision grotesque — accumulation de formes hétéroclites qui dit, avant tout discours, la confusion et la laideur d'une existence sans style. Flaubert présente son personnage principal masculin comme un être dont la médiocrité est constitutive, non accidentelle. Cette entrée en matière prépare le lecteur à comprendre qu'Emma ne vivra pas aux côtés d'un adversaire, mais d'un vide.
Charles est heureux. C'est là le scandale flaubertien. Au chapitre cinq de la première partie, Flaubert décrit son bonheur domestique avec une ironie froide : Charles ne voit pas qu'Emma s'ennuie, car il n'a pas l'imagination nécessaire pour concevoir qu'on puisse désirer autre chose que ce qu'il possède. Sa satisfaction est imperméable à la souffrance d'autrui. Dans la scène du bal à la Vaubyessard (première partie, chapitre huit), l'écart entre le monde que cette fête entrouvre à Emma — la légèreté, le luxe, la distinction — et l'existence qu'elle regagne auprès de Charles est présenté comme un abîme infranchissable. Le bal ne crée pas les aspirations d'Emma ; il révèle ce que la médiocrité conjugale leur interdit d'être.
Si Charles incarne la médiocrité sans malice, le pharmacien Homais en représente la version conquérante. Bavard, suffisant, amateur de grands mots et de petites idées, Homais traverse le roman en prospérant. Sa dernière apparition est l'une des fins les plus amères de la littérature française : Il vient de recevoir la croix d'honneur
(troisième partie, chapitre onze). Cette phrase, placée après la mort d'Emma et de Charles, fonctionne comme une sentence. La société récompense exactement ce qu'elle mérite : la médiocrité adaptée, conforme, efficace. Homais est le survivant parce qu'il ne désire rien qui dépasse l'horizon du possible.
Le thème se lie directement au bovarysme — cette tendance d'Emma à se concevoir autrement qu'elle n'est, nourrie par les romans sentimentaux qu'elle a lus au couvent. Mais Flaubert ne condamne pas seulement Emma : il montre que ses illusions romantiques sont la réponse prévisible d'un être sensible enfermé dans un monde qui ne lui offre aucune issue réelle. Rodolphe lui-même, séducteur cynique, est une forme de médiocrité déguisée en élégance. Il comprend Emma assez pour la manipuler, pas assez pour la respecter. Ses lettres de rupture (deuxième partie, chapitre treize), rédigées avec un détachement calculé, révèlent un homme incapable de tout sentiment authentique.
La médiocrité bourgeoise dans Madame Bovary n'est donc pas un arrière-plan satirique : c'est l'antagoniste principal, diffus et indestructible, contre lequel Emma se brise. Flaubert en fait une critique sociale d'une précision implacable — et une tragédie dont la modernité n'a pas vieilli.