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Madame Bovary
Réalisme Prose Bac

En quoi le bovarysme, tel qu'il apparaît dans Madame Bovary de Flaubert, est-il une critique du romantisme ?

Questions & réponses · Gustave Flaubert
Claire Beaumont
4 min de lecture · 13 October 2026

Le terme « bovarysme » — forgé par le philosophe Jules de Gaultier en 1892 à partir du roman — désigne la capacité d'un individu à se concevoir autrement qu'il n'est. Dans Madame Bovary (1857), Flaubert en construit le portrait le plus précis et le plus dévastateur : Emma Rouault, fille de fermier devenue femme d'un médecin de campagne normand, Charles Bovary, souffre d'un écart permanent entre ce qu'elle imagine et ce qu'elle vit. Cet écart a une origine très précise : la littérature romantique.

Une éducation sentimentale par les romans

Flaubert situe la source du mal dès l'enfance d'Emma. Pensionnaire au couvent, elle dévore des romans sentimentaux — récits de châteaux, d'amants éplorés, de femmes au destin exceptionnel. Le narrateur décrit avec une ironie froide comment ces lectures ont littéralement reconfiguré sa perception du monde : Emma n'apprend pas à regarder la réalité, elle apprend à la lire à travers des codes romantiques empruntés. Quand elle rencontre Charles, elle attend l'éblouissement que les romans lui ont promis ; ne le trouvant pas, elle conclut que la faute en revient à la médiocrité de son mari, jamais à l'inanité du modèle.

C'est là le premier geste critique de Flaubert : le romantisme n'est pas une façon d'enrichir la vie, c'est une grille d'interprétation qui la fausse. Emma ne vit pas ses expériences — elle les évalue à l'aune d'un idéal livresque et les trouve systématiquement insuffisantes.

Les figures masculines, ou l'échec de l'amant romantique

Le roman organise deux aventures amoureuses qui reproduisent, en les dégradant, les grands topoï romantiques. Rodolphe Boulanger, propriétaire terrien calculateur, séduit Emma en lui parlant exactement le langage qu'elle attend — le langage des romans. Flaubert insiste sur ce point au moment de la scène des Comices agricoles (deuxième partie, chapitre VIII) : les déclarations enflammées de Rodolphe sont montées en alternance avec les annonces prosaïques du concours agricole — prix des fumiers, races bovines primées. Le procédé est dévastateur : le discours romantique sonne creux précisément parce qu'il est interchangeable, applicable à n'importe quelle femme par n'importe quel séducteur habile.

Léon Dupuis, le clerc de notaire, est quant à lui un romantique sincère mais peureux, qui finit par devenir un bourgeois comme les autres. Emma s'illusionne sur lui comme elle s'est illusionnée sur Rodolphe — elle projette sur chaque homme le héros de ses lectures, et chaque fois la réalité se charge de détruire la projection.

L'ailleurs comme mirage

Le romantisme promet un ailleurs — Paris, l'Orient, la mer, n'importe quel espace qui ne soit pas ici. Emma nourrit cette aspiration avec une constance remarquable : Yonville-l'Abbaye lui est insupportable, Rouen lui paraît presque suffisant, Paris est la promesse absolue. Mais Flaubert ne lui accorde jamais cet ailleurs : chaque déplacement géographique reproduit exactement la même déception. L'ennui — le mot revient avec insistance dans le roman — n'est pas lié à un lieu, il est en Emma, c'est-à-dire dans l'écart entre désir romantique et monde réel. L'ailleurs n'existe pas ; il n'y a que des provinces différentes.

La mort romantique retournée contre elle-même

Le suicide d'Emma par ingestion d'arsenic (troisième partie, chapitre VIII) pourrait sembler une mort romantique — la belle héroïne qui choisit de mourir plutôt que de renoncer. Flaubert s'emploie méthodiquement à défaire cette lecture. L'agonie est longue, physiquement horrible, sans beauté ni dignité. Emma vomit, convulse, son visage se décompose. Le médecin Bovary est impuissant ; le médecin Larivière arrive trop tard et repart sans émotion particulière. Il n'y a aucune transcendance, aucun geste sublime : juste un corps qui cesse de fonctionner, dans une chambre de province, après une série d'erreurs financières et sentimentales. Flaubert refuse à Emma jusqu'à la mort romantique qu'elle aurait peut-être désirée.

Flaubert contre le romantisme, mais pas du côté du réel

La critique du romantisme dans Madame Bovary ne se fait pas au profit d'une apologie du monde réel. Charles, Homais, Lheureux — les figures du réel positif, pragmatique, bourgeois — sont tout aussi médiocres, souvent plus répugnants qu'Emma. Homais, le pharmacien rationaliste et progressiste, obtient la croix de la Légion d'honneur à la dernière ligne du roman : Flaubert referme le livre sur la victoire du plus vulgaire. Ce que le roman critique, c'est moins le romantisme en lui-même que la consommation passive d'une culture — romantique ou bourgeoise — sans distance critique. Emma a absorbé des romans comme on absorbe un poison à dose répétée, sans jamais interroger les promesses qu'ils contenaient.

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