Léon Dupuis apparaît dans la deuxième partie de Madame Bovary (1857) comme clerc de notaire à Yonville-l'Abbaye, petite bourgade normande où Emma et son mari Charles viennent de s'installer. Jeune homme cultivé, sensible aux arts et à la littérature, il est le premier personnage masculin à partager véritablement l'univers intérieur d'Emma — ce goût des romans, de la musique et des paysages mélancoliques que Charles est incapable de comprendre.
Dans leurs premières conversations au Lion d'Or, l'auberge d'Yonville, Emma et Léon échangent sur leurs lectures et leurs aspirations. Flaubert montre deux êtres qui ne s'aiment pas tant l'un l'autre qu'ils s'admirent mutuellement comme reflets de leurs propres fantasmes. Léon projette sur Emma l'image de la femme romanesque et inaccessible ; Emma voit en lui l'homme sensible et idéal que son mariage avec Charles lui a refusé. Cette réciprocité illusoire est au cœur du bovarysme : confondre un être réel avec une figure de roman.
Pourtant, ni l'un ni l'autre n'ose franchir le pas. Léon, timide et respectueux des conventions bourgeoises, finit par quitter Yonville pour aller étudier le droit à Paris — fuite autant que renoncement. Ce départ laisse Emma dans un désespoir qui aggrave sa névrose romantique et la pousse vers Rodolphe Boulanger, séducteur cynique et expérimenté.
La troisième partie du roman marque le retour de Léon dans la vie d'Emma. Ils se retrouvent à Rouen, à l'occasion d'une représentation à l'opéra, et cette fois la liaison s'accomplit. Emma loue une chambre dans un hôtel discret ; leurs rendez-vous hebdomadaires deviennent le rituel autour duquel elle organise toute son existence — et ses dettes croissantes.
Flaubert décrit progressivement la dégradation de cette relation. Léon, désormais jeune juriste soucieux de sa carrière et de sa respectabilité, commence à trouver Emma encombrante. Il cède à ses exigences, ment pour éviter les conflits, et ce qui fut rêvé comme une passion absolue se réduit à une habitude teintée de lassitude. Emma, de son côté, tente de réinventer Léon en héros de roman — elle lui écrit des lettres enflammées, compose mentalement un personnage idéal qu'elle superpose à l'homme réel — mais la réalité résiste.
Le personnage de Léon remplit une fonction structurelle précise dans le roman : il est la preuve que même un amour partagé, même une liaison librement choisie, ne peut combler le vide qu'Emma porte en elle. Là où Rodolphe était brutal et calculateur, Léon est simplement médiocre — et cette médiocrité ordinaire est, pour Flaubert, plus cruelle encore. Emma ne souffre pas d'un manque d'amour mais d'une inadéquation fondamentale entre le monde réel et les attentes que la littérature sentimentale a forgées en elle.
Léon incarne ainsi, dans toute sa banalité, l'échec inévitable du romanesque confronté au quotidien bourgeois — thème central de la critique réaliste que Flaubert construit tout au long du roman.