Dans Tartuffe ou l'Imposteur (1669), Molière construit une comédie dont le ressort principal est l'aveuglement d'Orgon, bourgeois dévot fasciné par Tartuffe, un faux dévot qu'il a recueilli chez lui et qu'il impose à toute sa famille. Pendant les quatre premiers actes, cet aveuglement semble relever du comique pur : la famille s'indigne, le spectateur rit de la naïveté d'Orgon. Mais la révélation de la donation vient brutalement déplacer l'enjeu de la pièce.
La donation n'est pas le fruit d'une scène spectaculaire : elle est déjà accomplie lorsqu'elle est évoquée. Orgon apprend à son fils Damis, qu'il vient de déshériter et de chasser après l'avoir cru calomniateur, qu'il a décidé de donner l'ensemble de ses biens à Tartuffe. Ce choix, présenté par Orgon comme un acte de piété et de défi envers sa propre famille, révèle l'emprise totale que l'imposteur exerce sur lui. Ce n'est plus une simple préférence affective : c'est un acte juridique aux conséquences irréversibles.
Molière inscrit ainsi dans la structure même de la pièce une logique de l'escalade : chaque concession d'Orgon à Tartuffe a été plus grave que la précédente — lui confier les secrets de la maison, lui promettre sa fille Mariane en mariage, chasser son propre fils — jusqu'à cette donation qui représente le point de non-retour.
La donation des biens est redoublée par un second élément qui aggrave encore la situation d'Orgon : la cassette. Orgon a confié à Tartuffe une boîte contenant des papiers compromettants appartenant à son ami Argas, un homme mêlé à des affaires politiques dangereuses. Cette imprudence, révélée progressivement, montre qu'Orgon a non seulement abandonné son patrimoine, mais aussi livré à l'imposteur un moyen de pression qui le met en danger devant la justice du royaume.
Ces deux éléments — la donation et la cassette — fonctionnent ensemble pour transformer Tartuffe d'un parasite comique en adversaire redoutable. Là où il ne pouvait auparavant qu'abuser de l'hospitalité d'Orgon, il dispose désormais d'armes légales et politiques.
C'est à l'acte V que les conséquences de la donation se matérialisent pleinement. Tartuffe, démasqué lors de la célèbre scène de la cachette où Orgon l'entend tenter de séduire sa femme Elmire, ne recule pas : il se retourne contre la famille avec les armes qu'Orgon lui a lui-même fournies. Il se présente accompagné d'un officier royal pour faire expulser Orgon de sa propre demeure, se réclamant de l'acte de donation comme d'un droit légal. Il menace également d'utiliser la cassette pour perdre Orgon auprès des autorités.
La famille se retrouve ainsi dans une situation que rien, dans les premiers actes, ne laissait entrevoir avec cette gravité : un imposteur est sur le point de les jeter à la rue, et le père de famille, qui croyait agir en homme de bien, est devenu l'artisan de sa propre ruine. Le comique de l'aveuglement s'est mué en tragédie domestique.
Ce basculement est au cœur du projet moral de Molière. La donation n'est pas seulement un ressort dramatique : elle illustre que la fausse dévotion, dénoncée tout au long de la pièce, n'est pas une simple erreur de jugement inoffensive. En accordant une confiance aveugle à un homme dont tous les siens lui signalaient le danger, Orgon a progressivement dépouillé sa famille de toutes ses protections — affectives, matérielles, juridiques. La scène de la donation cristallise cette démonstration : l'hypocrisie religieuse peut avoir des effets aussi concrets et devastateurs que n'importe quel crime, précisément parce qu'elle exploite la bonne foi de celui qu'elle trompe.