Dans Tartuffe (1664-1669), Molière construit une comédie où le désordre s'installe durablement avant d'être résolu par une intervention extérieure et souveraine. La justice royale n'est pas un ornement de fin de pièce : elle est la réponse structurelle à une crise que nul autre personnage ne pouvait dénouer. Loin d'être un simple éloge de complaisance, ce dispositif révèle la conception classique de l'ordre social — fragile, menacé de l'intérieur, et garanti par le seul pouvoir légitime.
Dès les premiers actes, Molière montre une cellule familiale gangrenée par la présence de Tartuffe, faux dévot que le bourgeois Orgon a introduit chez lui et dont il est devenu l'esclave affectif. L'ordre de la maison — qui mime en miniature l'ordre social — est inversé : la parole raisonnable de Cléante, beau-frère d'Orgon et figure du bon sens, est ignorée ; Dorine, la servante, résiste mais sans pouvoir légal ; Elmire, l'épouse, doit ruser pour démasquer l'imposteur. Tartuffe concentre entre ses mains, par la donation que lui a faite Orgon et par la cassette compromise, à la fois la fortune et la liberté de la famille. L'acte IV, où Elmire organise la scène de la cachette sous la table pour que son mari entende les avances de Tartuffe, est le moment du dévoilement moral — mais non judiciaire. Orgon voit enfin la vérité, sans que cela suffise à conjurer le danger.
L'acte V approfondit cette impasse. Lorsque Tartuffe revient accompagné d'un officier royal pour faire expulser Orgon de sa propre demeure, tous les personnages se retrouvent sans ressource. La loi, détournée par un imposteur habile, semble désormais du côté du mal. C'est précisément cette scène qui rend l'intervention finale si nécessaire sur le plan dramaturgique : Molière a épuisé tous les recours humains pour montrer que seule une autorité transcendant les mécanismes ordinaires peut rétablir l'ordre.
L'arrivée de l'Exempt — officier porteur des ordres du roi — retourne la situation en quelques répliques. Il annonce que le souverain, informé des agissements de Tartuffe et reconnaissant en lui un ancien criminel, ordonne son arrestation et restitue ses biens à Orgon. Molière place dans la bouche de cet émissaire un éloge du roi qui insiste sur sa clairvoyance : le prince voit là où les hommes sont aveugles, démêle le vrai du faux là où la société s'est laissé tromper. La formulation d'un prince ennemi de la fraude
(acte V, scène 7) condense cette idée : la justice royale est présentée non comme une force coercitive mais comme une intelligence supérieure de la vérité.
Ce dénouement a souvent été lu comme une flatterie adressée à Louis XIV, dont Molière sollicitait l'approbation après les interdictions de 1664 et 1667. Cette lecture est juste, mais réductrice. En choisissant de rendre tous les autres recours impuissants — la raison, la ruse, le droit commun —, Molière construit un argument : l'ordre social ne se soutient pas de lui-même. Il requiert une garantie extérieure, une autorité qui le fonde et le protège. La justice royale n'est pas le décor du dénouement ; elle en est la signification.
Ce dispositif s'inscrit dans la conception classique de la société comme hiérarchie naturelle dont le roi est le sommet légitime. Orgon, en élevant Tartuffe au-dessus de sa famille et en lui cédant ses biens, a commis une faute d'ordre symbolique autant que pratique : il a renversé la hiérarchie. Le retour à l'ordre passe donc nécessairement par la restauration de l'autorité suprême. En ce sens, Tartuffe n'est pas seulement une satire de l'hypocrisie religieuse — c'est une réflexion sur les conditions de possibilité de l'ordre social, et sur les limites des institutions humaines abandonnées à elles-mêmes.