clairelit.fr clairelit
Progression
0 / 20
Tartuffe
Classicisme Prose Bac

Comment Molière construit-il le personnage d'Orgon dans Tartuffe pour en faire à la fois une figure pathétique et comique ?

Questions & réponses · Molière
Claire Beaumont
5 min de lecture · 27 September 2026

Dans Tartuffe ou l'Imposteur (1664-1669), Molière place au centre de l'intrigue non pas le séducteur hypocrite qui donne son titre à la pièce, mais la victime principale de ses manipulations : Orgon, père de famille et maître de maison. Ce bourgeois respecté — marié à Elmire, père de Mariane et Damis, frère de la lucide Cléante — a abandonné tout jugement propre pour se soumettre corps et âme à un dévot de rencontre qu'il a recueilli chez lui. C'est précisément cette capitulation de la raison qui fait d'Orgon une figure à double face : risible dans ses excès, mais aussi troublante par ce qu'elle révèle sur la fragilité humaine.

Le comique de l'aveuglement radical

La dimension comique d'Orgon tient avant tout à la disproportion entre la réalité — que tous les autres personnages perçoivent clairement — et la perception qu'il en a. Dès l'acte I, la scène d'exposition avec Dorine, la servante impertinente, le campait déjà comme un homme imperméable aux évidences. La célèbre séquence où Orgon interroge Dorine sur la santé de sa femme Elmire, et répond systématiquement à chaque mauvaise nouvelle par une question sur Tartuffe — Et Tartuffe ? — est un morceau de bravoure comique. La répétition mécanique de cette formule, ignorant les maux de sa femme pour se préoccuper de l'imposteur florissant, produit un effet d'automatisme que Bergson aurait reconnu comme la source même du rire : le comportement humain qui se fait machine.

L'aveuglement d'Orgon va jusqu'à l'absurde. Il déshérite son propre fils Damis — qui lui dit la vérité sur les avances de Tartuffe envers Elmire — pour protéger celui qu'il chérit. Il pousse même jusqu'à offrir sa fille Mariane en mariage à Tartuffe, détruisant ainsi le bonheur d'un enfant sur l'autel de sa dévotion. Ces décisions, perçues comme monstrueuses par l'entourage, sont présentées par Orgon comme des marques de sagesse et de vertu, ce qui crée un décalage comique permanent entre le personnage et le reste du monde.

Une figure pathétique : la manipulation d'un homme de bonne foi

Pourtant, réduire Orgon à un simple objet de risée serait manquer ce que Molière construit avec plus de subtilité. Orgon n'est pas un imbécile : c'est un homme qui a traversé des épreuves — il est rappelé qu'il a rendu des services au roi pendant la Fronde, fait qui sera d'ailleurs retourné contre lui par Tartuffe qui détient une cassette compromettante. Cet homme de mérite a rencontré Tartuffe à l'église dans un moment de vulnérabilité spirituelle, et s'est laissé éblouir par une démonstration ostentatoire de piété. La manipulation est savante, et la chute n'en est que plus cruelle.

Le pathétique d'Orgon culmine à l'acte IV, lorsque sa femme Elmire, pour lui ouvrir enfin les yeux, organise une mise en scène : cachée sous la table, elle laisse Tartuffe lui faire la cour, exigeant qu'Orgon assiste, dissimulé, à la scène. Ce dispositif théâtral — une pièce dans la pièce — retourne la logique comique contre le personnage lui-même. Orgon, jusque-là aveugle, est contraint de voir. La désillusion n'est pas source de rire : elle est brutale, totale, et laisse un homme dont l'identité entière était construite autour d'une croyance vidé de lui-même.

Du comique au tragique : l'homme sous l'emprise

Molière pousse plus loin encore. Une fois la vérité révélée, Orgon bascule dans l'excès inverse : de l'adoration fanatique, il passe à une haine absolue de tout ce qui ressemble à la dévotion. Cléante, la voix de la raison classique dans la pièce, doit le rappeler à la mesure — condamner l'hypocrisie ne signifie pas condamner la vraie piété. Cet excès symétrique révèle qu'Orgon n'a pas acquis de sagesse : il a simplement changé d'idole. La structure même de son rapport au monde reste celle d'un homme incapable de modération, ce qui est précisément la cible de la critique moraliste de Molière.

Le dénouement — où Tartuffe tente de faire expulser Orgon de sa propre maison grâce à la cassette et à la donation que l'aveugle lui a consentie — place Orgon dans une situation de victime authentique, dépouillé par sa propre générosité mal placée. C'est le roi, deus ex machina de la pièce, qui rétablit l'ordre, privant ainsi Orgon de toute rédemption active : il est sauvé malgré lui, non par une prise de conscience, mais par la grâce du pouvoir royal. Cette passivité finale est peut-être le trait le plus pathétique du personnage.

Un personnage miroir de la condition humaine

Ce qui rend Orgon durablement intéressant, c'est que Molière l'utilise pour mettre en scène un mécanisme universel : la fascination pour une figure d'autorité morale ou spirituelle, au point d'abdiquer son propre jugement. En cela, Orgon dépasse le simple portrait satirique du dévot crédule. Il incarne la tentation de se soumettre, de déléguer sa conscience à quelqu'un qui semble plus vertueux que soi — tentation que Molière juge aussi dangereuse que ridicule. Le comique et le pathétique ne s'opposent pas dans ce personnage : ils se renforcent mutuellement pour produire une figure plus vraie que nature.

Quiz
Teste tes connaissances sur Tartuffe
QCM · corrigé automatiquement
Commencer le quiz →
0 / 20