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Tartuffe
Classicisme Prose Bac

Quel est le rôle du personnage de Dorine dans Tartuffe de Molière et en quoi représente-t-elle une figure de bon sens ?

Questions & réponses · Molière
Claire Beaumont
4 min de lecture · 21 September 2026

Un personnage au statut paradoxal

Dans la hiérarchie sociale du XVIIe siècle, Dorine n'est qu'une servante — ou plus précisément une suivante attachée à Mariane, la fille d'Orgon. Son rang inférieur devrait la condamner au silence et à l'obéissance. Or Molière fait d'elle l'un des personnages les plus présents et les plus éloquents de la pièce. Ce renversement est lui-même porteur de sens : c'est précisément parce qu'elle est en dehors du cercle du pouvoir qu'elle peut voir clairement ce que les autres refusent de voir. Son manque de statut lui confère une liberté de parole que les autres personnages n'osent pas exercer.

La lucidité comme arme comique

Dès les premières scènes, Dorine manifeste une clairvoyance que ni Orgon ni sa mère Madame Pernelle ne possèdent. Là où Orgon est fasciné par Tartuffe au point de négliger sa propre femme malade, Dorine observe, juge et commente avec une ironie mordante. La célèbre scène où Orgon interroge Dorine sur la santé de sa femme Elmire (acte II, scène 1 — scène souvent citée comme l'une des plus représentatives de ce mécanisme) illustre parfaitement ce contraste : à chaque nouvelle que Dorine lui donne sur l'état alarmant d'Elmire, Orgon ne répond que par des formules d'admiration pour Tartuffe, indifférent à tout le reste. Dorine souligne l'absurdité de cet aveuglement par ses répliques en aparté, transformant la folie d'Orgon en source de comique tout en révélant la profondeur de son égarement.

La défenseuse de Mariane

Le bon sens de Dorine s'exprime aussi sur le plan moral et affectif. Lorsqu'Orgon décide de marier sa fille Mariane à Tartuffe, Dorine est la première à s'opposer à ce projet absurde, avec une franchise qui confine à l'insolence. Mariane, effacée et soumise, n'ose pas résister à son père ; c'est Dorine qui prend sa défense, qui argumente, qui se moque ouvertement des prétentions de Tartuffe à constituer un bon parti. Elle va jusqu'à bousculer physiquement la situation lors de la scène où elle empêche Mariane et Valère — le jeune homme qu'aime Mariane — de se séparer sur un malentendu (acte II, scène 4) : elle les réconcilie avec énergie, agissant comme un moteur de l'action là où les jeunes amoureux s'enlisent dans leur querelle.

Une parole libre dans un monde contraint

Ce qui fait de Dorine une figure de bon sens, c'est aussi son rapport au langage. Elle ne parle pas pour flatter ni pour plaire : elle dit ce qu'elle pense, au risque de se faire rabrouer. Orgon lui ordonne plusieurs fois de se taire, ce qui renforce paradoxalement l'autorité morale de ses interventions — le spectateur comprend que celui qui impose le silence est celui qui a tort. Sa liberté de ton tranche avec l'hypocrisie du langage de Tartuffe, dont les discours de dévotion sont calculés pour tromper. En face d'un personnage qui manie la rhétorique religieuse pour manipuler, Dorine oppose un parler direct, ancré dans la réalité concrète et dans l'expérience humaine ordinaire.

Le bon sens populaire contre le fanatisme

À travers Dorine, Molière fait entendre une voix que la comédie classique réserve traditionnellement aux valets et suivantes : celle du bon sens populaire, dégagé des illusions sociales et religieuses. Elle ne théorise pas la fausse dévotion, elle la voit. Ce regard non médiatisé par la culture savante ou par les conventions sociales est précisément ce qui lui permet de percer à jour un Tartuffe que les personnages éduqués et fortunés — Orgon, Madame Pernelle — sont incapables de démystifier. Molière utilise ainsi le comique de la servante impertinente pour mener une critique sérieuse de l'aveuglement que peut produire le fanatisme religieux.

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