Dans Tartuffe de Molière, la comédie repose sur un paradoxe central : tout le monde voit la vérité sauf celui qui devrait la voir. Orgon, bourgeois fortuné et père de famille, s'est entiché d'un imposteur pieux nommé Tartuffe, qu'il héberge et comble de faveurs au point de vouloir lui donner sa fille Mariane en mariage. Face à cet aveuglement entêté, les autres personnages — servante, beau-frère, fils, épouse — déploient chacun leur stratégie pour le ramener à la raison.
Dorine, servante de la maison, est la première voix à dénoncer ouvertement l'hypocrisie de Tartuffe. Son arme principale est l'ironie mordante et la franchise directe, qui caractérisent son rang et sa liberté de parole comique. Dès l'acte I, elle décrit à Cléante les manières affectées et envahissantes du faux dévot, insistant sur le contraste entre ses prétentions à la sainteté et ses appétits bien réels pour la nourriture, le vin et les richesses de la maison. À l'acte II, face à Orgon qui impose ce mariage à sa fille Mariane, Dorine multiplie les interventions vives et les remontrances, allant jusqu'à se faire menacer par son maître. Sa stratégie échoue cependant : l'autorité sociale d'Orgon et son fanatisme aveugle lui permettent de rejeter les propos de la servante comme autant d'impertinences indignes d'attention.
Beau-frère d'Orgon, Cléante incarne la raison classique et la mesure. Il choisit une voie opposée à celle de Dorine : le discours argumenté et philosophique. Dans la grande scène de l'acte I (scène 5), il distingue longuement la vraie dévotion, sincère et discrète, de la fausse dévotion, ostensible et intéressée. Son raisonnement est construit, nuancé, et témoigne de l'idéal classique de l'honnête homme. Pourtant, il ne convainc pas davantage Orgon, qui se contente de renvoyer son beau-frère à ses propres affaires. La leçon de Cléante atteint le spectateur bien plus qu'elle ne touche Orgon : l'aveuglement d'Orgon n'est pas intellectuel, il est affectif et quasi religieux, et aucun argument rationnel ne peut le percer.
Damis, le fils d'Orgon, adopte la stratégie la plus radicale — et la plus contre-productive. Caché dans un cabinet attenant, il assiste à la scène où Tartuffe déclare sa flamme à Elmire, l'épouse d'Orgon (acte III, scène 3). Bouillonnant d'indignation, il révèle tout à son père (acte III, scène 6), pensant que ce témoignage direct suffira à ouvrir les yeux d'Orgon. C'est l'effet inverse qui se produit : Tartuffe, avec une habileté diabolique, feint l'humilité et l'auto-accusation, retournant la situation à son profit. Orgon, incapable de concevoir que la sainteté puisse être feinte, interprète la confession affectée de Tartuffe comme une preuve de sa vertu, et chasse Damis de la maison en le déshéritant. La sincérité du témoin est ici renversée par l'art consommé du simulateur.
C'est finalement Elmire, l'épouse d'Orgon, qui trouve la seule méthode efficace. Comprenant que la parole ne peut rien contre un aveuglement aussi profond, elle décide de faire voir à Orgon ce qu'il refuse d'entendre. À l'acte IV (scènes 4 et 5), elle organise une mise en scène où Orgon, caché sous une table, assiste en personne aux avances pressantes et sans équivoque de Tartuffe. La stratégie d'Elmire est doublement remarquable : elle transpose le problème du plan du discours à celui de la perception sensible, et elle contraint Orgon à voir par lui-même, sans intermédiaire. Lui seul peut se dessiller les yeux, et encore faut-il qu'il y soit physiquement contraint. La scène, d'une efficacité théâtrale remarquable, montre qu'avec un homme comme Orgon, l'évidence doit être mise en scène pour être reçue.
La progression de ces tentatives révèle une vérité que Molière construit méthodiquement : l'aveuglement d'Orgon n'est pas un simple manque d'information. Dorine lui dit la vérité, Cléante la lui démontre, Damis la lui prouve — rien n'y fait. Parce que sa croyance en Tartuffe tient davantage de la passion et du fanatisme que de la conviction raisonnée, seule la preuve sensorielle, vécue dans son corps, peut l'atteindre. Molière fait ainsi de la cécité volontaire d'Orgon une satire de tout aveuglement qui choisit de croire contre l'évidence.