clairelit.fr clairelit
Progression
0 / 21
Dom Juan
Classicisme Prose Bac

Comment Molière représente-t-il l'hypocrisie religieuse à travers le personnage de Dom Juan ?

Questions & réponses · Molière
Claire Beaumont
4 min de lecture · 2 October 2026

Créée en 1665 et rapidement retirée de l'affiche sous la pression de milieux dévots, Dom Juan ou le Festin de pierre de Molière est bien plus qu'une pièce sur le séducteur impénitent. Elle constitue une réflexion corrosive sur l'hypocrisie religieuse — vice que Molière considère, par la voix même de son personnage, comme le pire de tous.

Un libertin qui nomme l'hypocrisie

Pendant la majeure partie de la pièce, Dom Juan affiche un athéisme provocateur et cohérent. Il proclame sa liberté de pensée face à son valet Sganarelle, ne reconnaît que les vérités mathématiques et défie ouvertement les normes morales et religieuses de son temps. Ce personnage est certes condamnable, mais il a au moins le mérite d'une certaine franchise : il ne se cache pas derrière des apparences vertueuses.

C'est précisément ce contraste qui rend le retournement de l'acte V si saisissant. Acculé par ses dettes, ses ennemis et les reproches de son père Dom Louis, Dom Juan annonce soudain sa conversion. Sganarelle, d'abord soulagé, croit à un miracle. Mais Dom Juan se charge très vite de dissiper toute illusion : dans la scène 2 de l'acte V, il explique à son valet que cette prétendue dévotion n'est qu'une stratégie.

Le grand monologue de l'hypocrisie (acte V, scène 2)

Ce passage est le cœur de la critique moliéresque. Dom Juan y développe une véritable apologie de l'hypocrisie en en décrivant les avantages sociaux avec une lucidité cynique. Il observe que la dévotion est devenue un outil de pouvoir : se couvrir du manteau de la religion permet d'échapper aux jugements, de bénéficier de la solidarité des dévots, et de poursuivre ses intérêts les plus bas à l'abri de tout soupçon. Il décrit comment les faux dévots se protègent mutuellement, formant une sorte de confrérie où la complicité tient lieu de vertu.

La force subversive du passage tient à son mode d'énonciation : c'est le libertin lui-même, personnage négatif aux yeux du public, qui parle. Molière utilise ce porte-parole paradoxal pour formuler une critique que nul homme d'Église présent dans le parterre ne peut facilement retourner contre lui. Si Dom Juan dit la vérité sur l'hypocrisie, c'est que Molière prend soin de la lui faire dire avec une précision sociologique redoutable.

Sganarelle, témoin impuissant

Le valet Sganarelle joue ici un rôle révélateur. Croyant sincère, souvent maladroit dans ses tentatives de raisonner son maître, il incarne la religion vécue de bonne foi — populaire, naïve, mais authentique. Face au masque dévot que revêt Dom Juan, il est à la fois stupéfait et désemparé. Son impuissance à démasquer son maître souligne que l'hypocrisie religieuse est socialement invulnérable : elle se protège derrière les codes mêmes qu'elle détourne.

Une critique qui dépasse le personnage

En faisant de Dom Juan un hypocrite conscient et théoricien, Molière déplace la critique. Le danger ne vient pas du libertin déclaré — celui-là, la foudre divine peut l'emporter à la fin de la pièce — mais du faux dévot qui lui ressemble en tout point, sauf qu'il ne sera jamais frappé par la statue du Commandeur. La scène finale, où Dom Juan est englouti par les flammes, referme la pièce sur une punition attendue ; mais le monologue de l'acte V laisse une question ouverte : que fait-on de tous ceux qui pratiquent la même hypocrisie sans en avoir la sincérité cynique ?

C'est cette question-là — politique autant que morale — qui valut à la pièce une censure quasi immédiate et qui lui confère encore aujourd'hui une étonnante modernité.

Quiz
Teste tes connaissances sur Dom Juan
QCM · corrigé automatiquement
Commencer le quiz →
0 / 21