Dans Dom Juan (1665), Molière construit son personnage principal comme un défi permanent aux valeurs établies — la fidélité conjugale, le respect filial, la crainte divine. Parmi ces valeurs, la charité chrétienne occupe une place singulière : elle est mise à l'épreuve lors d'une scène brève mais décisive, qui transforme un mendiant anonyme en figure centrale du propos moral de l'œuvre.
À l'acte III, scène 2, Dom Juan et Sganarelle croisent dans une forêt un homme en haillons — désigné simplement comme « le Pauvre » — qui survit en priant Dieu pour les voyageurs qui le secourent. Dom Juan, curieux et cynique, l'interroge sur sa foi et lui propose un louis d'or à une condition : qu'il blasphème. Le Pauvre refuse, affirmant qu'il aimerait mieux mourir de faim. Dom Juan lui remet néanmoins la pièce, ajoutant le mot célèbre : Je te le donne pour l'amour de l'humanité.
(acte III, scène 2). La formule est d'une ambivalence redoutable : en substituant « l'humanité » à « Dieu », Dom Juan accomplit bien un geste de générosité matérielle tout en en vidant le sens spirituel. Il donne, mais refuse de donner à Dieu. La charité est détournée de sa finalité chrétienne pour devenir un acte purement humain, voire un défi lancé au ciel.
Ce qui frappe dans la scène, c'est la dignité silencieuse du Pauvre face au libertin. Celui qui n'a rien ne cède pas ; celui qui possède tout tente d'acheter une âme. Le rapport de force économique est inversé sur le plan moral : le mendiant sort de l'échange intact, quand Dom Juan, lui, révèle la vanité de sa puissance. La pauvreté du Pauvre n'est pas la misère d'un vaincu — elle est le signe d'une intégrité que l'argent ne peut corrompre. Molière fait ainsi du personnage le plus démuni de la pièce le seul à opposer une résistance de principe au libertin, là où les grands (le père Dom Louis) ou les femmes séduites échouent à l'ébranler vraiment.
La scène du Pauvre n'est pas isolée dans l'économie de la pièce : elle prolonge et concentre ce que les autres épisodes disséminaient. Dom Juan est constamment en dette — envers ses créanciers, envers M. Dimanche qu'il congédie avec des politesses creuses (acte IV, scène 3), envers son père, envers le Ciel. Partout, il donne des formes sans le fond : des paroles de respect filial qu'il ne ressent pas, des promesses de mariage qu'il ne tiendra jamais. La fausse charité du louis d'or suit cette même logique : le geste existe, mais il est vidé de toute transcendance. Molière pointe ainsi une hypocrisie structurelle — celle d'un monde où les apparences de la vertu circulent sans la vertu elle-même, thème qu'il radicalise dans la scène de l'hypocrite déclarée (acte V, scène 2), lorsque Dom Juan annonce à Sganarelle son intention d'adopter le masque de la dévotion.
En 1665, mettre en scène un pauvre vertueux refusant l'argent d'un grand seigneur, c'est aussi parler de l'ordre social. Le Pauvre vit de la générosité des passants et de sa foi ; Dom Juan représente l'aristocratie qui se croit au-dessus de toute loi divine et humaine. La charité, ici, n'est pas un simple motif religieux — elle est le terrain sur lequel Molière mesure la distance entre la noblesse affichée et la noblesse réelle, entre le rang et la valeur morale. Que le plus pauvre soit aussi le plus libre et le plus digne : voilà la provocation silencieuse que recèle cette scène, et qui explique pourquoi Dom Juan fut retiré de l'affiche dès 1665.