Avant d'analyser Dom Juan, il faut rappeler ce que signifie le mot libertin à l'époque de Molière. Il ne désigne pas seulement un séducteur aux mœurs légères : le libertin est, au sens premier, un libre-penseur qui refuse les dogmes religieux et les normes morales imposées par l'Église catholique. Dans la France du Grand Siècle, cette posture est dangereuse — elle frôle l'hérésie et peut entraîner une condamnation. Le libertin philosophique revendique la raison individuelle contre la foi, et le plaisir contre la vertu. Dom Juan, créé en 1665, réunit les deux dimensions du terme : celle du séducteur impénitent et celle du libre-penseur athée.
Dès les premières scènes de la pièce, Sganarelle — valet de Dom Juan et narrateur indirect de son maître — décrit à Gusman, écuyer d'Elvire, la nature de Dom Juan : un homme incapable de se fixer, qui parcourt le monde en abandonnant femmes et promises. Cette description inaugure la vision d'un personnage pour qui la conquête amoureuse est une fin en soi, jamais un moyen d'aimer durablement.
Dom Juan lui-même développe sa philosophie dans une longue tirade de l'acte I, scène 2, face à Sganarelle. Il y compare son désir à celui d'Alexandre le Grand souhaitant d'autres mondes à conquérir : dès qu'une femme est obtenue, l'intérêt se déplace vers une nouvelle cible. Cette métaphore guerrière est révélatrice — Dom Juan ne séduit pas par amour mais par goût du mouvement, de la transgression et de la victoire. La fidélité lui apparaît comme une mort lente. Ce refus du mariage, de la promesse et de la constance constitue une violation flagrante des codes moraux et religieux de son temps, où l'union matrimoniale est un sacrement.
La scène du village à l'acte II, où Dom Juan tente simultanément de séduire deux jeunes paysannes — Charlotte et Mathurine — en leur promettant le mariage à toutes les deux, illustre concrètement cette logique : la parole n'est qu'un instrument de manipulation, sans valeur ni engagement.
La dimension la plus subversive du personnage est l'incroyance revendiquée. À l'acte III, scène 1, dans un échange célèbre avec Sganarelle, Dom Juan déclare qu'il ne croit ni au Ciel, ni à l'Enfer, ni au diable, et que sa seule conviction tient dans le fait que deux et deux sont quatre, et que quatre et quatre sont huit
. Cette formule lapidaire est l'un des rares moments où Molière donne à son personnage une confession philosophique directe : Dom Juan réduit la vérité à l'évidence mathématique, rejetant tout surnaturel et toute métaphysique.
Cette déclaration a un poids considérable dans le contexte du XVIIe siècle. Nier l'existence de Dieu, du Ciel et de l'Enfer, c'est nier le fondement même de l'ordre social et politique de la monarchie absolue, qui se justifie par le droit divin. Dom Juan n'est donc pas seulement un débauché : il est un athée, ce qui le range parmi les figures les plus scandaleuses que la scène puisse produire.
Paradoxalement, la pièce pousse le libertinage jusqu'à une dernière étape, peut-être la plus dérangeante. À l'acte V, Dom Juan annonce à son père, Dom Louis — qui se réjouit du retour de son fils dans le droit chemin —, qu'il a décidé de changer de vie et de se montrer dévot. Mais très vite, il confie à Sganarelle que cette conversion est entièrement feinte : l'hypocrisie lui semble le vice à la mode, un habit commode qui protège et permet de tout faire impunément.
Ce renversement final est d'une noirceur particulière. Dom Juan ne se repent pas : il adopte le masque de la vertu comme ultime liberté, celle de tromper la société entière en retournant contre elle ses propres codes. Le libertin ne disparaît pas — il se perfectionne. Cette scène fut l'une des plus controversées de la pièce, certains contemporains y lisant une critique acerbe des dévots hypocrites, bien plus qu'une condamnation du personnage principal.
Ce qui rend Dom Juan complexe au regard du libertinage, c'est que Molière ne lui offre pas de rédemption sincère, mais ne le peint pas non plus comme un simple monstre. Les serviteurs, les créanciers, les femmes abandonnées souffrent de ses actes — la pièce ne l'occulte pas. Pourtant, son intelligence, son courage face au Commandeur et sa lucidité sur la société lui confèrent une stature qui dépasse la simple caricature du débauché. La punition finale — Dom Juan est englouti par les flammes sur intervention divine — répond à l'exigence morale du théâtre classique, mais elle survient si brusquement qu'elle laisse davantage une impression de scandale que de justice.