Dom Juan ou le Festin de pierre est créée au Palais-Royal en février 1665. Après quinze représentations seulement, la pièce disparaît de l'affiche du vivant de Molière et ne sera publiée dans sa version intégrale qu'après sa mort. Ce destin singulier dit déjà l'ampleur du scandale.
Le personnage de Dom Juan — fils d'un grand seigneur, séducteur en série qui abandonne femmes et créanciers — n'est pas une nouveauté en soi : le mythe de Don Juan existait avant Molière, notamment dans la pièce espagnole de Tirso de Molina. Ce qui choque, c'est la manière dont Molière le traite. Dom Juan n'est pas un simple débauché : c'est un athée revendiqué. Dès l'acte I, il expose à son valet Sganarelle une philosophie matérialiste — sa seule croyance avouée est celle en « deux et deux font quatre ». Il se moque ouvertement des sacrements, des vœux religieux et de la Providence. Or, dans la France de Louis XIV, le blasphème n'est pas une opinion : c'est un crime.
La grande scène du pauvre (acte III) cristallise ce scandale. Dom Juan propose de l'argent à un mendiant en échange d'un blasphème. Dans la version originale, le pauvre refuse, et Dom Juan lui donne l'aumône « pour l'amour de l'humanité » — formule provocatrice qui substitue une valeur laïque à la charité chrétienne. Cette réplique sera censurée dans les éditions qui suivent immédiatement la création : la suppression elle-même atteste la violence de la provocation.
L'acte V est peut-être le plus dangereux de la pièce. Dom Juan, pressé par son père Don Louis de se corriger, annonce soudainement sa conversion — mais il confie aussitôt à Sganarelle qu'il s'agit d'une pure mascarade. Il fait alors l'éloge de l'hypocrisie comme d'un « vice à la mode » et d'un art de vivre commode, qui permet de tout faire sous le couvert de la dévotion. Cette tirade est une attaque frontale contre la cabale des dévots — ce réseau de personnalités religieuses influentes qui avait déjà obtenu l'interdiction du Tartuffe en 1664. Critiquer l'hypocrisie dévote revenait à s'attaquer à des puissants bien réels, et Molière le savait.
La subversion de la pièce tient aussi à sa construction dramatique. Dom Juan est brillant, éloquent, courageux — il sauve des frères attaqués par des brigands (acte III) sans chercher la moindre récompense. Sganarelle, censé incarner la voix du bon sens moral, est un valet peureux et incohérent dont les arguments religieux sont constamment ridiculisés. Aucun personnage vertueux ne parvient à confondre Dom Juan par la raison ou par la parole : seul un dénouement surnaturel — la statue du Commandeur qui l'entraîne en enfer — permet de le punir. Ce choix dramaturgique pose un problème théologique et moral : si le vice ne peut être vaincu que par le miracle, que vaut la morale humaine ? La pièce ouvre une question sans y répondre, ce que le public dévot ne pouvait pas tolérer.
La pièce dérange enfin parce qu'elle refuse de se laisser enfermer dans un genre. Molière l'appelle « comédie », mais Dom Juan mêle le burlesque (les scènes paysannes avec Charlotte et Mathurine), le sérieux philosophique (les débats sur la religion), le pathétique (les supplications de Done Elvire) et le fantastique (la statue animée). Cette hybridité formelle rompait avec les règles classiques de la bienséance et de la séparation des genres, ajoutant une transgression esthétique à la transgression morale.