Dans Dom Juan ou le Festin de pierre (1665), Done Elvire est une jeune femme de haute noblesse que Dom Juan a arrachée à un couvent pour l'épouser, puis qu'il a aussitôt abandonnée. La pièce s'ouvre précisément au moment où elle vient le rejoindre pour lui demander des comptes, ce qui force le libertin à se justifier. Cette scène d'explication (acte I, scène 3) est au cœur de la caractérisation du personnage.
La raison profonde de l'abandon est exposée dès les premières scènes par Sganarelle, le valet de Dom Juan. Il décrit son maître comme un homme incapable de se fixer sur un seul objet de désir : une beauté en chasse une autre, et le mariage lui apparaît comme une prison. Dom Juan lui-même le formule sans ambages face à Sganarelle en comparant sa passion pour la conquête à celle d'Alexandre le Grand pour les nouveaux mondes à soumettre. Aimer une seule femme pour toujours serait, selon lui, trahir la beauté universelle. Done Elvire, une fois épousée, a cessé d'être un défi à relever ; elle est devenue une possession, donc un obstacle à la liberté.
Ce qui frappe dans la scène de confrontation avec Done Elvire, c'est que Dom Juan ne répudie pas sa femme dans un accès de colère ou de franchise brutale. Il fait d'abord semblant de vouloir laisser Sganarelle répondre à sa place — manière de se dérober —, puis, acculé, il construit une justification élaborée. Il prétend que c'est la conscience et la religion qui l'ont poussé à la quitter : il aurait eu des remords d'avoir arraché une âme pure à la vie consacrée qu'elle menait au couvent, et il se serait sacrifié en partant pour lui permettre de retrouver Dieu. La perfidie est ici totale : Dom Juan utilise le vocabulaire de la piété et du scrupule moral pour habiller ce qui n'est qu'indifférence et désir d'être libre.
Cette scène révèle l'une des dimensions les plus inquiétantes du personnage : son génie de la parole. Dom Juan ne ment pas maladroitement ; il construit un discours cohérent, presque touchant dans sa fausse humilité. Done Elvire, qui n'attendait pas une telle réponse, en reste d'abord stupéfaite avant de passer à la colère. Sganarelle, lui, ne peut que commenter avec une ironie désabusée la virtuosité de son maître. Molière montre ainsi que le libertinage de Dom Juan n'est pas seulement charnel : c'est avant tout un libertinage intellectuel, une jouissance du mensonge et de la manipulation rhétorique.
Le personnage de Done Elvire n'est pas un simple faire-valoir. Elle représente toutes les victimes du séducteur : une femme qui a tout sacrifié — sa vocation religieuse, sa réputation, sa famille — pour un homme qui la congédie avec des formules creuses. Son retour au cours de la pièce (acte IV), transformée en figure de repentir sincère, accentue le contraste avec Dom Juan : là où elle évolue vers une forme de sagesse douloureuse, lui reste figé dans son système.
En choisissant d'ouvrir le conflit dramatique sur ce répudiation, Molière pose d'emblée les enjeux moraux et philosophiques de la pièce. Dom Juan ne répudie pas Done Elvire par cruauté gratuite, mais selon une logique interne cohérente : pour lui, tout engagement durable est une mort symbolique. C'est cette logique que le reste de la pièce va progressivement mettre à l'épreuve, jusqu'au dénouement foudroyant où la statue du Commandeur vient réclamer des comptes au nom d'un ordre que Dom Juan a défié.