Dom Juan ou le Festin de pierre est une comédie en cinq actes et en prose de Molière, créée au Palais-Royal le 15 février 1665. La pièce met en scène Dom Juan, grand seigneur espagnol libertin et athée, et son valet Sganarelle, qui commente avec effroi les actes de son maître. L'œuvre s'inscrit dans la tradition du mythe de Don Juan, mais Molière y injecte une satire sociale et religieuse qui lui valut d'être rapidement retirée de l'affiche.
La pièce s'ouvre non pas sur Dom Juan lui-même, mais sur son valet Sganarelle, qui dresse auprès de Gusman — écuyer de Done Elvire, une femme que Dom Juan a épousée puis abandonnée — le portrait de son maître. Sganarelle décrit un homme sans foi ni loi, capable d'épouser une femme pour la séduire avant de passer à la suivante. Dom Juan fait ensuite son entrée et confirme cette image en exposant sa philosophie de la conquête amoureuse : l'infidélité est pour lui une vertu, et la fidélité une mort de la passion. Done Elvire arrive pour demander des comptes à son époux ; Dom Juan la congédie avec une froide ironie. Cet acte pose d'emblée les traits fondamentaux du personnage : séduction, mensonge et mépris des liens sacrés.
Dom Juan et Sganarelle, qui ont failli se noyer, se retrouvent dans un cadre champêtre. Dom Juan entreprend de séduire Charlotte, une jeune paysanne fiancée à Pierrot — ce même Pierrot qui vient de les sauver des eaux. Lorsque Mathurine, une autre paysanne que Dom Juan a également promis d'épouser, survient, Dom Juan jongle habilement entre les deux femmes, promettant à chacune en aparté qu'elle est la bonne. La scène de la double séduction illustre avec un humour grinçant la maîtrise rhétorique du personnage. À la fin de l'acte, Dom Juan apprend que les frères de Done Elvire le cherchent pour venger l'honneur de leur sœur.
Dom Juan et Sganarelle, déguisés, traversent une forêt. Une scène philosophique majeure s'y joue : Dom Juan affirme ne croire qu'en « deux et deux sont quatre », provoquant l'indignation de Sganarelle qui tente maladroitement de défendre l'existence de Dieu. Le duo rencontre ensuite un pauvre homme que Dom Juan tente de corrompre en lui offrant de l'argent s'il blasphème — le pauvre refuse, et Dom Juan lui donne la pièce « pour l'amour de l'humanité ». Cette formule célèbre révèle un Dom Juan qui substitue une morale laïque à la religion. Plus loin, il sauve généreusement Don Carlos des brigands, ignorant qu'il s'agit du frère de Done Elvire venu le tuer. La scène culminante de l'acte est la visite du tombeau du Commandeur, un homme que Dom Juan a tué en duel. Dom Juan invite ironiquement la statue funèbre à souper ; la statue hoche la tête en signe d'acceptation. Le surnaturel fait irruption dans la pièce.
De retour chez lui, Dom Juan reçoit plusieurs visiteurs qui incarnent les différentes dettes morales et matérielles qu'il accumule. Monsieur Dimanche, son créancier, vient réclamer son argent ; Dom Juan le congédie avec de grandes démonstrations d'amitié, sans lui remettre un sou — scène comique qui illustre l'art du personnage à détourner les conversations. Don Louis, père de Dom Juan, lui reproche sa vie dissolue et le menace de disgrâce ; Dom Juan l'écoute avec une impatience méprisante. Done Elvire revient une dernière fois, transformée en femme repentie ; elle avertit Dom Juan que le ciel lui offre une ultime chance de se repentir, mais il demeure insensible. Le festin s'achève sur l'apparition de la statue du Commandeur, qui accepte à son tour l'invitation et convie Dom Juan à souper chez elle le lendemain. Dom Juan accepte sans broncher.
Le dernier acte débute par un coup de théâtre moral : Dom Juan annonce à son père qu'il est converti. Don Louis repart soulagé. Mais Dom Juan révèle aussitôt à Sganarelle que cette conversion n'est qu'un masque, un nouveau stratagème — l'hypocrisie religieuse, dit-il, est le vice à la mode, et il entend en profiter. Ce monologue est l'une des pages les plus audacieuses de la pièce, Molière y faisant dénoncer par Dom Juan lui-même la tartuferie sociale. Don Carlos revient pour exiger que Dom Juan assume ses engagements envers Done Elvire ; Dom Juan se retranche derrière sa fausse dévotion. Un spectre apparaît alors, prenant la forme d'une femme voilée qui annonce à Dom Juan qu'il lui reste peu de temps pour se repentir. Il refuse. La statue du Commandeur surgit, lui tend la main et l'entraîne dans les flammes. Dom Juan disparaît dans un gouffre de feu. Sganarelle, seul sur scène, se lamente — non sur la mort de son maître, mais sur ses gages qu'il ne touchera jamais.
La progression des cinq actes suit une logique d'accumulation : Dom Juan multiplie les offenses — envers les femmes, les paysans, son créancier, son père, son épouse, Dieu — jusqu'à ce que le châtiment céleste devienne inévitable. La pièce n'est pas une simple condamnation morale du libertin : Molière lui prête les arguments les plus brillants, laissant au valet Sganarelle le rôle du défenseur maladroit de la foi. La comédie se double ainsi d'une réflexion sur la parole, la sincérité et l'hypocrisie dans une société où les apparences de la dévotion comptent plus que la vertu réelle.