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Dom Juan
Classicisme Prose Bac

Quel rôle joue Sganarelle dans Dom Juan de Molière et quelle est sa relation avec son maître ?

Questions & réponses · Molière
Claire Beaumont
4 min de lecture · 6 September 2026

Un valet narrateur et porte-parole du spectateur

Dans Dom Juan ou le Festin de Pierre (1665), Molière place Sganarelle aux côtés de Dom Juan dès la première scène, où le valet dresse lui-même le portrait de son maître auprès d'un autre personnage. Ce dispositif d'ouverture est significatif : c'est par la parole de Sganarelle que le spectateur découvre qui est Dom Juan avant même de le voir. Le valet joue ainsi un rôle d'intermédiaire entre la scène et le public, guidant le regard moral à porter sur les actions du libertin.

Tout au long de la pièce, Sganarelle est présent dans presque toutes les scènes. Cette omniprésence n'est pas un hasard : il observe, commente, réagit. Il constitue une forme de conscience extérieure — souvent comique dans sa maladresse — aux aventures que son maître mène tambour battant.

La voix de la morale… désamorcée par le comique

Sganarelle est clairement chargé d'exprimer les valeurs que Dom Juan transgresse : la religion, le mariage, la fidélité envers le père. Il dénonce à plusieurs reprises l'impiété et le libertinage de son maître — mais toujours en aparté, dans le dos de Dom Juan, ou dans des discours si confus qu'ils tournent au ridicule. L'acte III illustre bien cette dynamique : lorsque Sganarelle tente de démontrer l'existence de Dieu par un raisonnement burlesque et inachevé, Dom Juan le coupe et renverse immédiatement l'argument, laissant le valet sans réponse. La vérité morale est dite, mais par un personnage trop fragile intellectuellement pour la défendre. Molière désamorce ainsi toute portée édifiante en rendant son porte-parole risible.

Cette technique est au cœur de l'ambiguïté de la pièce : les censeurs de l'époque ne pouvaient condamner Molière pour avoir fait l'apologie du libertinage, puisqu'un personnage s'y oppose — mais l'opposition est si peu convaincante qu'elle ne saurait véritablement contrebalancer le charisme de Dom Juan.

Une relation faite de fascination et de servitude

La relation entre Sganarelle et Dom Juan ne se réduit pas à celle d'un domestique obéissant et d'un maître autoritaire. Sganarelle critique Dom Juan, le juge, le maudit même parfois en confidence — mais il ne le quitte jamais. Cette fidélité paradoxale trahit une forme de fascination : Dom Juan incarne une liberté absolue que Sganarelle ne peut s'offrir et qu'il contemple avec un mélange d'effroi et d'envie.

Dom Juan, de son côté, tolère les remontrances de son valet avec une condescendance amusée. Il lui accorde même, à l'acte III, une liberté de parole explicite — non par respect, mais parce que les opinions de Sganarelle ne représentent aucune menace réelle pour lui. Cette asymétrie sociale et intellectuelle structure tout le duo : l'un parle librement parce qu'il n'a rien à perdre aux yeux du monde ; l'autre jouit d'une liberté de façade que son maître lui concède.

La dernière réplique : un comique amer

La chute finale de la pièce révèle toute la cruauté de cette relation. Lorsque Dom Juan est englouti par les flammes de la damnation divine à l'acte V, Sganarelle, loin de se réjouir du châtiment mérité, se lamente uniquement sur ses gages impayés. Cette réplique finale — souvent citée comme l'une des plus saisissantes de Molière — est à la fois comique et profondément désenchantée. Elle dit la misère du petit peuple, dont les intérêts matériels les plus immédiats passent avant toute considération morale ou religieuse. Sganarelle reste prisonnier de sa condition jusqu'au bout, abandonné par un maître qui l'a utilisé sans jamais le considérer.

Un personnage révélateur de l'ordre social

Au-delà du comique, Sganarelle est un révélateur. Sa lâcheté, ses contradictions et son impuissance mettent en lumière les mécanismes de domination qui traversent la société de l'Ancien Régime. Face à un maître noble, beau et éloquent, le valet roturier ne dispose d'aucune arme réelle — ni l'intelligence rhétorique, ni le courage physique, ni l'autorité sociale. Son rôle dans Dom Juan est ainsi doublement satirique : il raille le libertin par ses commentaires, mais il raille aussi, involontairement, les limites des discours moralisateurs qui ne s'appuient sur aucun pouvoir réel.

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