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Dom Juan
Classicisme Prose Bac

Quelle est la signification de la scène du pauvre dans Dom Juan de Molière et pourquoi est-elle souvent censurée ?

Questions & réponses · Molière
Claire Beaumont
4 min de lecture · 26 September 2026

Le contexte de la scène

La scène du pauvre se situe à l'acte III, scène 2 de Dom Juan ou le Festin de pierre (1665). Dom Juan, libertin aristocrate qui accumule les séductions et les sacrilèges, traverse une forêt en compagnie de son valet Sganarelle lorsqu'ils rencontrent un ermite — désigné simplement comme « le Pauvre » dans les didascalies. Cet homme vit retiré du monde, consacre ses journées à la prière et dépend de la charité des passants pour survivre. La brièveté de la scène n'en limite pas l'intensité : c'est l'une des confrontations les plus radicales de tout le théâtre classique français.

Ce qui se joue dans la scène

Dom Juan interroge le Pauvre sur sa condition. Apprenant que cet homme prie sans cesse et vit pourtant dans la misère la plus totale, il y voit la preuve que la dévotion ne reçoit aucune récompense divine. Il lui propose alors un louis d'or — somme considérable — à une seule condition : que le Pauvre jure, autrement dit profère un blasphème. Le Pauvre refuse catégoriquement, répondant qu'il aimerait mieux mourir de faim. Face à cette résistance, Dom Juan finit par lui tendre quand même la pièce, mais en déclarant qu'il la lui donne pour l'amour de l'humanité.

Cette formulation est au cœur de la controverse. En substituant explicitement « l'humanité » à « Dieu » — référence attendue dans une telle situation d'aumône —, Dom Juan énonce une morale entièrement laïque, voire athée : la générosité n'a pas besoin du divin pour exister. C'est une provocation philosophique directe, d'autant plus percutante qu'elle surgit au moment où l'on pourrait croire Dom Juan simplement cruel.

La dimension philosophique du libertinage

La scène illustre le libertinage de pensée tel qu'il se développe au XVIIe siècle dans certains cercles aristocratiques et intellectuels. Dom Juan ne croit ni en Dieu ni au diable — il le dit lui-même à Sganarelle dans la célèbre scène du « moi, je crois que deux et deux sont quatre » (acte III, scène 1). Ici, il va plus loin : il ne se contente pas de nier l'existence de Dieu, il propose une alternative — l'amour de l'humanité — qui anticipe les grandes réflexions des Lumières sur la morale naturelle et la philanthropie. Pour le public du XVIIe siècle, une telle déclaration relevait du scandale pur.

La résistance du Pauvre est, elle aussi, remarquable. Molière ne le peint pas comme un fanatique ni comme un naïf : c'est un homme qui souffre réellement, qui reconnaît sa misère, mais dont la foi n'est pas marchandable. Il existe une dignité dans ce personnage qui empêche Dom Juan de remporter un triomphe moral total. La scène refuse le manichéisme facile.

Histoire de la censure

Dom Juan est créé en février 1665 au Palais-Royal. La pièce rencontre un succès public immédiat, mais suscite très rapidement des protestations virulentes de la part des milieux dévots, dans un contexte où la Compagnie du Saint-Sacrement — société secrète de catholiques zélés — exerce une surveillance active sur la vie culturelle parisienne. Ces pressions, combinées à l'hostilité de personnalités influentes, conduisent à l'interruption de la série de représentations après une quinzaine de soirées seulement.

La scène du pauvre est l'un des passages qui cristallisent le plus les accusations de libertinage et d'impiété. Dès la reprise de la pièce envisagée, et dans les éditions qui suivent la mort de Molière (1673), la réplique pour l'amour de l'humanité est supprimée ou remplacée par une formulation édulcorée. Pendant près de deux siècles, Dom Juan ne sera joué qu'en versions tronquées ou transformées — notamment à travers l'adaptation en prose rimée de Thomas Corneille (1677), qui moralise considérablement l'original. Ce n'est qu'au XIXe siècle, puis surtout au XXe siècle, que le texte intégral de Molière sera progressivement rétabli sur scène.

Pourquoi la scène reste fondamentale

Au-delà de son histoire, la scène du pauvre concentre toutes les ambiguïtés de la pièce. Dom Juan y est simultanément odieux — il tente de corrompre un indigent — et déconcertant, puisqu'il donne finalement sans contrepartie. Molière ne le condamne pas sans appel : il le montre comme une intelligence qui pousse ses principes jusqu'à leurs conséquences logiques. C'est précisément cette absence de condamnation morale univoque qui rendait la pièce insupportable aux dévots et qui en fait, encore aujourd'hui, une œuvre d'une modernité troublante.

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