Publiées anonymement à Amsterdam en 1721, les Lettres persanes mettent en scène deux nobles persans, Usbek et Rica, partis de leur pays natal pour voyager en Europe. Leur correspondance fictive avec leurs proches — et entre eux — constitue le roman épistolaire. Ce cadre exotique n'est pas un simple décor : il est l'instrument central de la critique.
Montesquieu exploite ce que l'on appelle le défamiliarisation ou l'estrangement : en faisant décrire Paris par quelqu'un qui n'en connaît pas les codes, il rend étrange ce qui est banal. Rica écrit à un ami persan qu'il a vu une maison où l'on garde des fous qui croient être sains d'esprit — il parle de l'Académie française (lettre LXXIII). L'ironie fonctionne à double sens : le lecteur français comprend la cible réelle, mais la naïveté feinte du Persan souligne le ridicule de l'institution sans qu'une seule accusation directe soit formulée.
Ce procédé protège aussi l'auteur. En prêtant ses opinions à des étrangers fictifs, Montesquieu crée une distance qui rend la censure plus difficile à exercer. Les cibles, pourtant transparentes, bénéficient d'un voile de plausible déni.
Usbek observe le roi de France et note que sa puissance repose sur deux ressorts : l'or et l'honneur. Dans la lettre XXIV, il décrit un monarque qui fait croire à ses sujets qu'un bout de papier vaut de l'argent — allusion directe aux billets de la banque de Law et, plus largement, à l'arbitraire du pouvoir royal qui manipule la valeur à sa guise. Le regard persan transforme la politique monétaire en spectacle absurde.
Dans la même lettre, Usbek évoque le pape comme un second roi qui règne sur les esprits, et dont la puissance est d'autant plus grande qu'elle s'exerce sur ce qu'on ne peut voir ni toucher. Le parallèle implicite entre despotisme politique et despotisme religieux annonce les grandes thèses de L'Esprit des lois (1748).
Rica, plus léger et observateur que le mélancolique Usbek, excelle dans la satire mondaine. Sa description du café parisien (lettre XXXVI) en fait un lieu où chaque client s'improvise expert en politique, en guerre et en philosophie — la parole y est abondante et le savoir dérisoire. La vivacité de l'échange verbal cache un vide de pensée que seul un œil extérieur peut détecter.
La condition des femmes est également visée, de façon plus ambiguë. Usbek, maître d'un sérail au pays, s'indigne des libertés accordées aux Françaises — ce qui permet à Montesquieu de retourner le regard : celui qui dénonce la légèreté des femmes parisiennes est lui-même un despote domestique. Le lecteur averti comprend que la critique vaut dans les deux sens et que la tyrannie du sérail n'est pas moins absurde que les mœurs françaises.
Le dispositif a ses contraintes. Les Persans sont suffisamment cultivés et rationnels pour formuler des jugements pertinents — ils ne sont pas de vrais naïfs. Montesquieu doit maintenir une tension entre la feinte ignorance (qui produit le comique) et la lucidité philosophique (qui produit la critique). Cette tension est parfois visible, notamment quand Usbek raisonne avec une précision toute française sur des questions de droit naturel (lettre XCIV). Le masque persan glisse, et c'est Montesquieu lui-même qui parle.
Cette limite est aussi une richesse : elle rappelle que le regard étranger n'est pas un simple artifice comique, mais la mise en forme d'une méthode — observer les sociétés humaines comme un naturaliste observe des espèces, sans se laisser aveugler par l'habitude.