Dans les Lettres persanes (1721), Montesquieu choisit la forme épistolaire non par convention mais par nécessité philosophique. La lettre — fragmentaire, subjective, adressée — est précisément l'outil qui permet de montrer que toute connaissance est un point de vue, et que la vérité n'appartient à personne.
Usbek et Rica, deux nobles persans voyageant en Europe au début du XVIIIe siècle, envoient et reçoivent des lettres qui forment la trame du roman. Leur étrangeté initiale à la France est une ressource épistémologique : ils voient ce que les Français ne voient plus. Rica, dans la lettre XXIV, décrit le roi de France comme un « grand magicien » capable de faire croire aux hommes que des billets de papier valent de l'or — une démystification du pouvoir royal et du système de Law que seul l'œil extérieur peut formuler aussi nettement. La lettre n'expose pas un fait ; elle révèle un mécanisme que l'habitude avait rendu invisible.
Ce que le roman refuse, c'est précisément la voix unique. Usbek et Rica n'ont pas le même regard : Rica observe avec légèreté et ironie, Usbek avec une gravité qui le rend souvent aveugle à ses propres contradictions. Dans la lettre XLVIII, Usbek développe une réflexion abstraite sur la justice universelle, posant des principes rationnels que la suite du roman contredit dans sa propre vie. En Perse, il maintient un sérail — espace de tyrannie absolue — qu'il gouverne à distance par des lettres d'autorité. La forme épistolaire rend visible cette fissure : l'homme qui écrit sur la liberté est le même qui dicte la réclusion de ses femmes. La lettre ne cache pas la contradiction ; elle l'expose.
L'épistolaire introduit aussi la question du délai et de l'incomplétude. Les lettres arrivent en retard, se croisent, se perdent. Usbek apprend les révoltes du sérail avec des semaines de décalage : la connaissance qu'il avait de son propre foyer était illusoire, construite à distance par des intermédiaires — les eunuques — qui mentaient ou simplifiaient. La lettre CXLVII de Roxane, l'une des épouses d'Usbek, qui révèle qu'elle a toujours résisté à sa domination et qu'elle choisit la mort plutôt que la soumission, renverse toute la compréhension qu'Usbek croyait avoir d'elle. Ce qu'il prenait pour une connaissance de l'autre n'était qu'une projection. La forme épistolaire, en mettant en scène ses propres lacunes, devient ainsi une critique de la certitude.
En faisant du roman une mosaïque de perspectives irréductibles les unes aux autres, Montesquieu inscrit les Lettres persanes au cœur du projet des Lumières : non pas délivrer des vérités, mais apprendre à douter méthodiquement. La lettre LXXXV, où Usbek examine les rapports entre religion et morale, illustre cette ambition : la réflexion n'est pas un traité, elle est une pensée en train de se chercher, exposée au regard d'un destinataire qui peut la contester. Montesquieu ne parle pas à travers Usbek — il organise un espace où plusieurs intelligences s'affrontent, et où le lecteur est contraint de trancher par lui-même.