La révolte et la liberté individuelle traversent les Lettres persanes (1721) comme une fissure souterraine qui, lettre après lettre, élargit son tracé jusqu'à faire éclater l'édifice du despotisme. Montesquieu construit une œuvre à double fond : en surface, le regard étranger d'Usbek et de Rica sur la France de la Régence ; en profondeur, la lente insurrection des femmes enfermées dans le sérail d'Ispahan. C'est précisément cette tension entre domination et émancipation qui donne au texte sa force philosophique.
Usbek quitte la Perse pour fuir des ennemis à la cour, mais il emporte avec lui le modèle politique qu'il prétend critiquer : le sérail reproduit en miniature le despotisme oriental qu'il analyse dans ses lettres philosophiques. Dès la lettre II, Usbek s'adresse à ses femmes sur un ton qui mêle tendresse et commandement, révélant d'emblée l'ambiguïté de sa position. Il sera tout au long du roman ce philosophe aveugle à sa propre tyrannie. Montesquieu installe ainsi le paradoxe fondateur de l'œuvre : le contempteur du despotisme en est aussi l'agent.
La révolte trouve son expression la plus radicale dans la lettre CLXI, lettre ultime de Roxane — l'épouse préférée d'Usbek, présentée dès la lettre XXVI comme le modèle de la vertu et de la pudeur. Après la découverte de sa liaison secrète et à l'heure de son suicide par poison, elle écrit à Usbek : Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ?
(lettre CLXI). La formule est une bombe philosophique : Roxane retourne contre Usbek le vocabulaire même des Lumières — l'individu souverain de lui-même, refusant d'être réduit à l'objet du désir d'un autre. Son geste n'est pas la défaite d'une esclave mais l'acte fondateur d'une subjectivité.
Elle ajoute : Non, j'ai pu vivre dans la servitude, mais j'ai toujours été libre : j'ai réformé tes lois sur celles de la nature.
(lettre CLXI). Cette distinction entre loi naturelle et loi despotique est au cœur de la pensée politique de Montesquieu dans De l'Esprit des lois : la liberté authentique ne se décrète pas, elle s'arrache à un ordre illégitime. Roxane incarne la thèse là où les lettres philosophiques l'exposent.
Avant l'explosion finale, la résistance s'exprime de manière diffuse. Zélis — une des femmes du sérail, mère d'une fille qu'elle éduque — conteste dans la lettre LXII la logique même de la clôture, affirmant que la vertu imposée par la contrainte n'est pas la vertu. Zachi, dans la lettre III, pleure l'absence d'Usbek mais révèle en creux combien le désir des femmes excède le cadre qu'on lui assigne. Ces voix plurielles créent un contrepoint continu au discours rationnel d'Usbek, montrant que la liberté individuelle ne se pense pas seulement en philosophie : elle se vit, ou plutôt elle s'étouffe, dans un corps enfermé.
La révolte du sérail n'est pas un épilogue anecdotique : elle est la démonstration par l'absurde de ce qu'Usbek ne cesse d'affirmer sur le despotisme européen. Lorsqu'il écrit, dans la lettre XCII, que le despote détruit la vertu même qu'il prétend préserver, il signe sans le savoir sa propre condamnation. Montesquieu fait ainsi du sérail le laboratoire tragique de ses idées politiques : la liberté individuelle n'est pas un luxe accordé par le souverain, elle est la condition de toute société humaine digne de ce nom. Étouffée, elle revient toujours — sous la forme d'une lettre empoisonnée.