Dans les Lettres persanes (1721), Montesquieu construit un dispositif critique fondé sur un principe simple mais redoutable : ce que les hommes appellent loi, religion ou coutume n'est souvent que convention habillée en nécessité. Pour démasquer cet habillage, il convoque la nature et la raison comme instances de jugement. Ce thème n'est pas un ornement philosophique : il est la colonne vertébrale de l'œuvre.
Le regard étranger d'Usbek, noble persan en voyage à Paris qui échange des lettres avec ses amis et ses femmes restées au sérail d'Ispahan, est dès le départ un regard naturaliste : il observe les mœurs européennes comme un entomologiste, cherchant sous les usages la logique — ou l'absence de logique. Dans la lettre XXIX, Usbek s'interroge sur le pape et les prêtres catholiques, notant qu'ils prétendent interdire ce que la nature commande. La loi naturelle sert ici d'aune : si une institution contredit les besoins et la raison des êtres vivants, elle perd toute légitimité. Ce raisonnement sera systématisé dans la lettre LXXXIII, où Usbek affirme que la justice est éternelle et ne dépend point des conventions humaines
— formule capitale qui déplace le fondement du droit hors de toute autorité révélée ou monarchique, pour l'ancrer dans une raison universelle accessible à tous.
Les lettres XI à XIV forment le récit des Troglodytes, peuple fictif qui illustre par l'exemple la thèse centrale. La première génération, corrompue, périt parce qu'elle a sacrifié le bien commun à l'intérêt particulier ; la seconde, guidée par deux familles vertueuses, prospère parce qu'elle vit selon la justice naturelle, sans lois écrites ni contrainte extérieure. Montesquieu montre ainsi que la loi naturelle précède et fonde toute législation positive : une société n'a besoin de lois que parce qu'elle a d'abord perdu la vertu. La fin du récit, où les Troglodytes veulent se donner un roi, sonne comme une mise en garde : l'institution politique naît de la corruption, non de la perfection humaine.
Le contrepoint le plus saisissant est le sérail lui-même. Usbek, qui disserte sur la justice naturelle depuis Paris, maintient chez lui un système de claustration et de violence qui nie précisément les droits naturels qu'il invoque ailleurs. La lettre CLXI, où Roxane — épouse révoltée d'Usbek — déclare avoir vécu dans la servitude mais avoir su réformer tes lois sur celles de la nature
, retourne le discours du maître contre lui. La loi naturelle devient ici une arme féministe avant la lettre : Roxane revendique, au nom de cette même nature, le droit à disposer d'elle-même. La contradiction d'Usbek — philosophe des Lumières et despote domestique — est la critique la plus acérée que Montesquieu adresse à ses contemporains.
Tout au long de la correspondance, la raison est présentée comme faculté universelle que les institutions — Église, monarchie absolue, sérail — s'emploient à étouffer. Dans la lettre XCVII, Usbek observe que les dévots sont ceux qui ont le moins réfléchi : le fanatisme est présenté comme une abdication de la raison naturelle au profit d'une autorité extérieure. Ce faisant, Montesquieu rejoint le programme général des Lumières — sapere aude —, mais il en radicalise la portée en montrant que la raison n'est pas un privilège européen : elle est la propriété commune de l'humanité, ce qui rend d'autant plus scandaleuses les oppressions exercées en son nom.