Dans les Lettres persanes (1721), Montesquieu entrelace deux récits : le voyage philosophique d'Usbek en Europe, où il observe les mœurs occidentales avec un regard distancé, et la lente décomposition de son sérail en Perse, qu'il prétend gouverner à distance par une série de lettres autoritaires adressées à ses eunuques et à ses femmes. C'est ce second récit qui se referme sur un dénouement brutal et chargé de sens politique.
Dès le milieu du roman, les lettres venues de Perse signalent une montée de la tension. Les eunuques peinent à maintenir l'ordre, les femmes s'enhardissent, et Usbek, absorbé par ses réflexions philosophiques à Paris, répond avec des injonctions de plus en plus violentes mais de plus en plus vides. La lettre CXLVIII, dans laquelle le grand eunuque Solim réclame des pouvoirs absolus pour mater la rébellion, marque un tournant : Usbek accorde ce pouvoir en une phrase sèche, délégant ainsi le dernier semblant d'autorité qu'il possédait encore. Ce faisant, il révèle l'essence même du despotisme selon Montesquieu — un système qui repose sur la terreur mais qui, précisément parce qu'il ne connaît que la terreur, finit par se dévorer lui-même.
Solim met à exécution les ordres d'Usbek avec une violence aveugle. Dans la lettre CXLIX, il décrit les châtiments infligés aux femmes et la mise à mort de celles soupçonnées de révolte. Le sérail, espace censé incarner l'ordre et la possession absolue du maître, se transforme en scène de massacre. Montesquieu montre ici que le despotisme, loin de garantir la stabilité, engendre inévitablement sa propre destruction : plus le pouvoir se resserre, plus la résistance s'organise, jusqu'à l'explosion finale.
Le roman s'achève sur la lettre CLXI, celle de Roxane — l'épouse qu'Usbek considérait comme la plus vertueuse, la plus soumise, la plus aimée. Cette lettre est l'une des plus célèbres de la littérature française des Lumières. Roxane y révèle qu'elle a entretenu un amant pendant toute son absence, qu'elle a feint la vertu comme un masque imposé par la force, et que la liberté qu'elle revendique est la seule loi qu'elle reconnaisse. Elle annonce qu'elle vient de s'empoisonner pour ne pas tomber vivante entre les mains des eunuques.
Cette lettre finale fonctionne à plusieurs niveaux. Sur le plan narratif, elle détruit rétrospectivement l'image qu'Usbek — et le lecteur — avait construite de Roxane. Sur le plan philosophique, elle constitue un réquisitoire contre le despotisme conjugal : Roxane articule clairement l'idée que la contrainte ne produit pas la vertu, mais seulement son apparence. Sur le plan symbolique, son suicide est un acte d'ultime liberté — la seule que le sérail ne pouvait pas lui confisquer.
Montesquieu ne nous donne pas la réponse d'Usbek. Le roman se clôt sur la voix de Roxane, et non sur celle du maître. Ce choix est significatif : l'autorité despotique perd jusqu'au droit de répondre. En parallèle, l'absence de résolution pour Usbek lui-même — toujours à Paris, ne pouvant rentrer — souligne l'irréversibilité de l'effondrement. Le sérail n'est plus, et avec lui s'évanouit l'illusion qu'un pouvoir fondé sur la peur et l'enfermement puisse être durable. Montesquieu fait ainsi de cette fin catastrophique une démonstration romanesque de sa théorie politique : le despotisme contient en lui-même le principe de sa propre ruine.