Les Lettres persanes (1721) de Montesquieu mettent en scène deux voyageurs persans qui quittent Ispahan pour parcourir l'Europe. Usbek, aristocrate lettré soucieux de philosopher sur la justice et le gouvernement, et Rica, son jeune compagnon, sont tous deux des regards étrangers posés sur la France de la Régence — mais ces regards divergent profondément par leur ton, leur objet et leur portée.
Rica est le personnage de la surface sociale. Jeune, sans attaches sentimentales en Perse, il se laisse porter par Paris avec une curiosité presque jouissive. Ses lettres fourmillent de portraits, de scènes de rue, de types sociaux. Dans la lettre 24, il décrit sa stupéfaction devant la foule parisienne — le mouvement incessant des rues, les carrosses, les maisons qui « vont et viennent » — pour mieux suggérer que l'agitation française masque un vide de sens. Le procédé du regard naïf est ici à son comble : Rica feint de ne pas comprendre ce qu'il voit, et c'est précisément cette feinte qui produit l'effet critique.
Ses cibles sont multiples : les petits-maîtres, les femmes à la mode, les académiciens, le pape lui-même — décrit dans la lettre 24 comme un « grand magicien » qui fait croire au roi qu'un écu en vaut deux. Rica pratique l'ironie légère, presque amusée. Son ton ne se durcirait pas en indignation ; il préfère le détachement souriant qui laisse au lecteur le soin de tirer les conclusions. Cette légèreté n'est pas superficialité : elle est une stratégie rhétorique qui permet à Montesquieu de critiquer sans exposer directement l'auteur à la censure.
Usbek occupe une position autrement plus complexe et plus sombre. Ses lettres traitent de politique, de religion, de démographie, de justice — les grands sujets des futurs chapitres de L'Esprit des lois s'y esquissent. Dans les lettres 11 à 14, la fameuse histoire des Troglodytes lui permet de développer une réflexion sur la vertu, le contrat social et la décadence des sociétés. Usbek est un penseur systématique, là où Rica reste un moraliste de l'instant.
Mais Usbek est aussi pris dans une contradiction que Rica ignore. Depuis Paris, il continue de gouverner son sérail d'Ispahan par une série de lettres de plus en plus autoritaires, jalouses et violentes. Il prêche la liberté en Europe tout en exerçant un pouvoir tyrannique sur ses femmes et ses eunuques. Cette ironie structurelle — le philosophe libéral qui est despote chez lui — est le cœur tragique du roman. La lettre 161, où Roxane, l'une de ses femmes, lui révèle sa trahison avant de mourir empoisonnée, referme le roman sur l'échec d'Usbek : le sérail qu'il croyait contrôler s'est effondré pendant qu'il philosophait sur la liberté.
Montesquieu distribue ainsi les rôles avec soin. Rica incarne la mobilité du regard satirique : il peut se déplacer d'un sujet à l'autre, adopter différentes postures, et sa légèreté le protège des contradictions. Usbek porte quant à lui le poids de la cohérence tragique : son intelligence même le condamne, parce qu'il voit dans les institutions européennes la preuve que le despotisme est un mal — sans voir qu'il en est lui-même l'instrument.
Cette dualité permet au roman d'opérer sur deux registres simultanément. Par Rica, Les Lettres persanes sont une comédie sociale ; par Usbek, elles deviennent une méditation politique sur les limites de la raison quand elle ne s'applique pas à soi-même. Les deux personnages se complètent donc autant qu'ils s'opposent, et c'est leur coexistence qui donne au roman sa richesse et son ambiguïté.