Les Lettres persanes (1721) s'ouvrent sur un départ. Usbek, noble persan d'Ispahan, et son jeune ami Rica prennent la route vers l'Europe, et leurs lettres — adressées à des amis restés en Perse, à des mollahs, aux eunuques gardiens du sérail — constituent le roman épistolaire que Montesquieu publie sous couverture d'un éditeur fictif. Comprendre les raisons de ce départ, c'est comprendre la mécanique entière de l'œuvre.
Dès la lettre I, Usbek présente son voyage comme une quête intellectuelle. Il écrit à son ami Nessir qu'il a voulu « s'instruire » et chercher « la sagesse » loin des habitudes persanes. Cette motivation est sincère sur le plan philosophique : elle correspond au projet des Lumières, qui font de la curiosité et du décentrement du regard les vertus premières de l'homme éclairé. Rica, plus jeune et plus insouciant, incarne la même curiosité, mais sous une forme plus légère et satirique — c'est lui qui observera les Parisiens avec un étonnement presque comique.
Le regard de l'étranger est précisément ce qui intéresse Montesquieu. En faisant parler un Persan sur la France, il peut décrire les mœurs européennes comme si elles étaient exotiques, retournant ainsi le mécanisme ordinaire du récit de voyage. Ce que les lecteurs français trouvaient naturel — la hiérarchie sociale, le pouvoir du pape, la cour de Versailles — devient étrange, arbitraire, risible sous la plume d'Usbek.
Pourtant, Montesquieu ne laisse pas longtemps le lecteur croire à un simple voyage philosophique. La lettre VIII révèle une seconde motivation, beaucoup plus concrète : Usbek avait osé, à la cour du roi de Perse, dire des vérités que les puissants ne souhaitaient pas entendre. Sa franchise lui a valu des ennemis, et son départ ressemble fort à une fuite prudente déguisée en périple érudit. Il écrit lui-même qu'il a quitté la cour « résolu de préférer l'amour des sciences à celui de la faveur ».
Cette ambiguïté est fondamentale. Usbek n'est pas un voyageur libre et serein : il est un homme qui a fui, qui laisse derrière lui un sérail dont il continue d'exercer le contrôle à distance par lettres interposées. Le voyage, censé être une émancipation, révèle progressivement ses contradictions : Usbek critique le despotisme oriental tout en le reproduisant dans son propre foyer.
Le départ d'Usbek n'est donc pas seulement un événement romanesque : c'est une décision d'auteur. En arrachant son personnage à son contexte d'origine, Montesquieu crée un regard double. Usbek juge l'Europe depuis ses références persanes — et se juge lui-même, sans toujours s'en rendre compte. Ce décalage permanent entre ce qu'Usbek croit voir et ce que le lecteur comprend réellement constitue l'ironie structurelle des Lettres persanes.
Le voyage est aussi ce qui rend possible la comparaison des systèmes politiques, religieux et sociaux — comparaison qui est le vrai cœur de l'œuvre. En montrant que les institutions varient d'un pays à l'autre, Montesquieu suggère qu'elles ne sont pas naturelles ni divines, mais humaines et donc transformables. C'est l'un des gestes fondateurs de la pensée des Lumières.
Enfin, il faut souligner que la Perse qu'Usbek décrit n'est pas tout à fait la Perse réelle : c'est une France à peine déguisée. Le despotisme du roi de Perse renvoie à la monarchie absolue de Louis XIV et de Louis XV ; le sérail, espace d'oppression et de surveillance, figure toute société fondée sur la domination et la peur. En quittant la Perse, Usbek ne s'en éloigne pas vraiment : il la regarde de loin, et ce regard oblique permet à Montesquieu de critiquer la France sans en nommer directement les travers.