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Lettres persanes
Lumières Prose Bac

Quel est le rôle de Roxane dans les Lettres persanes de Montesquieu et quelle signification a sa révolte finale ?

Questions & réponses · Montesquieu
Claire Beaumont
5 min de lecture · 26 September 2026

Dans Les Lettres persanes (1721), Montesquieu construit l'intrigue du sérail en contrepoint du voyage philosophique d'Usbek à Paris. Parti pour s'instruire en Occident, Usbek laisse derrière lui plusieurs épouses enfermées sous la surveillance d'eunuques. Parmi elles, Roxane occupe une place symbolique particulière : c'est elle qu'Usbek cite volontiers comme le modèle de la vertu et de la chasteté, celle dont il est le plus fier.

Une figure de la vertu… construite par le regard du maître

Dès les premières lettres consacrées au sérail, Usbek présente Roxane comme une épouse exemplaire, dont la résistance initiale lors de la nuit de noces — elle avait tenté de se défendre — est réinterprétée par lui comme une preuve de pudeur et de pureté. Ce renversement révèle d'emblée le mécanisme idéologique du sérail : ce que le maître ne peut pas contrôler, il le transforme en vertu pour mieux se rassurer. La « vertu » de Roxane est donc, dès le départ, une projection d'Usbek plutôt qu'une réalité consentie.

L'absente qui structure le roman

Roxane est peu présente dans la première partie de la correspondance : elle écrit rarement, et ses lettres sont brèves, distantes, presque inertes. Cette discrétion même est signifiante. Pendant qu'Usbek philosophe sur la liberté, la justice et les mœurs européennes, Roxane se tait — et ce silence est une forme de résistance passive. Le lecteur comprend progressivement que le sérail n'est pas le lieu de la soumission paisible qu'Usbek imagine, mais un espace de tensions croissantes, de révoltes étouffées, de désirs clandestins.

La crise du sérail : montée de la violence

À mesure qu'Usbek s'éloigne géographiquement et temporellement de Perse, son autorité se délite. Les eunuques réclament des ordres plus sévères, les épouses se rebellent, les intrigues se multiplient. Usbek répond par des lettres de plus en plus tyranniques, réclamant châtiments et enfermement renforcé. Cette spirale met à nu la nature du pouvoir despotique : il ne peut se maintenir que par la terreur, et dès qu'il vacille, il s'effondre. Le sérail devient ainsi une métaphore du despotisme politique, thème central de la pensée des Lumières.

La lettre finale : le manifeste de Roxane

La lettre CLXI — dernière lettre du roman — est le coup de théâtre qui donne à l'œuvre toute sa portée. Roxane, mourante, ayant absorbé du poison après la découverte de son amant secret, écrit à Usbek pour lui révéler la vérité sur toute leur vie commune. Elle lui annonce qu'elle l'a toujours trompé, qu'elle a vécu libre en esprit alors qu'il croyait la posséder, et elle lui pose une question qui résume le projet philosophique du roman : comment a-t-il pu croire qu'en l'enfermant, il avait obtenu sa fidélité ? Ce qu'elle affirme, c'est que la vertu contrainte n'est pas la vertu — c'est simplement la prison.

Le geste du suicide n'est pas une défaite : c'est un acte de souveraineté. En choisissant la mort plutôt que la soumission, Roxane refuse à Usbek le droit de la punir, et conserve jusqu'au bout la maîtrise de son propre corps. Cette logique rappelle les figures stoïciennes — Caton, Lucrèce — que les philosophes des Lumières admiraient comme symboles de liberté irréductible face à la tyrannie.

Une critique du despotisme à double tranchant

La révolte de Roxane fonctionne à plusieurs niveaux. Sur le plan narratif, elle détruit l'image idéalisée qu'Usbek s'était construite de son sérail et, par extension, de lui-même. Sur le plan philosophique, elle illustre la thèse que Montesquieu développera dans De l'esprit des lois (1748) : le despotisme est un régime fondamentalement instable, car il repose sur la peur et non sur la loi. Dès que la peur disparaît — ou que l'on n'a plus rien à perdre —, le despotisme s'effondre.

Montesquieu pousse cependant la critique plus loin encore. En faisant d'une femme du sérail — et non d'un philosophe parisien — la voix la plus radicale du roman, il suggère que ceux qui subissent le plus directement l'oppression sont aussi ceux qui en voient le plus clairement l'absurdité. Roxane n'a pas lu Locke ni les gazettes européennes : elle a simplement vécu sous le joug, et c'est suffisant pour formuler une condamnation sans appel.

Limites et ambiguïtés

Il serait toutefois réducteur de lire Roxane comme une héroïne féministe sans nuances. Montesquieu reste un homme du XVIIIe siècle : la liberté que revendique Roxane passe encore par le corps et par la sexualité, et son geste final reste dans le registre du scandale et du secret plutôt que de la revendication politique ouverte. Certains critiques ont aussi souligné que l'auteur donne à cette révolte une forme romanesque — le coup de théâtre final — qui peut être lue comme un spectacle offert au lecteur européen plutôt que comme une véritable prise en compte de la parole des femmes. Roxane parle, mais c'est Montesquieu qui écrit ses mots.

Ces ambiguïtés ne diminuent pas la puissance de la lettre finale : elles rappellent que Les Lettres persanes est un roman des Lumières, c'est-à-dire une œuvre qui interroge le pouvoir avec lucidité, mais depuis l'intérieur d'une époque qui n'avait pas encore théorisé l'égalité des sexes.

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