Dans Les Lettres persanes (1721), Montesquieu imagine deux voyageurs persans, Usbek et Rica, qui parcourent l'Europe et échangent une correspondance avec leur entourage resté en Perse. Usbek, seigneur cultivé et époux de plusieurs femmes enfermées dans son sérail d'Ispahan, confie la surveillance de celles-ci à des eunuques — des hommes castrés dont la fonction est précisément de garder un espace féminin sans pouvoir y exercer de désir. Cette configuration n'est pas un simple décor oriental : elle est au cœur du dispositif critique du roman.
En s'éloignant pour des années, Usbek délègue son pouvoir sur ses femmes au Grand Eunuque, puis à d'autres eunuques qui lui rendent compte par lettres. Leur mission est triple : surveiller les moindres faits et gestes des femmes, maintenir l'ordre et la clôture du sérail, et rapporter à Usbek tout signe de désobéissance. Ils sont donc les relais d'une autorité absente, un bras armé sans corps propre. Montesquieu souligne l'absurdité de cette délégation : pour garder l'intégrité sexuelle d'un maître, on emploie des hommes que l'on a mutilés, c'est-à-dire des êtres dont on a détruit ce que l'on prétend protéger chez les femmes.
Dès la lettre 2, le Grand Eunuque écrit à Usbek pour lui signaler l'agitation qui règne dans le sérail depuis son départ. Il décrit sa propre condition avec une amertume contenue : privé de tout plaisir, il ne vit que pour surveiller et punir. Cette lettre inaugurale pose une tension fondamentale — l'eunuque est à la fois victime du système et son instrument le plus fidèle. Il ne remet pas en cause l'ordre qui l'a mutilé ; il s'y soumet et en tire son unique source d'identité et de pouvoir.
Montesquieu construit les eunuques comme des figures du paradoxe. Privés de désir, ils exercent pourtant une domination physique et psychologique sur les femmes. Dans la lettre 9, le Grand Eunuque explique à un jeune eunuque nouvellement intégré que sa castration est précisément ce qui lui confère son autorité : il peut approcher les femmes sans menacer l'honneur du maître, ce qui lui ouvre des espaces interdits à tout autre homme. L'absence de virilité devient paradoxalement un instrument de pouvoir. Montesquieu retourne ainsi la logique du sérail contre elle-même : le gardien est aussi prisonnier, et le pouvoir qu'on lui accorde repose sur une mutilation, c'est-à-dire sur une violence fondatrice.
La fonction des eunuques dépasse la simple anecdote orientale. Montesquieu — qui publiera plus tard De l'Esprit des lois (1748) — utilise le sérail comme laboratoire politique. Le sérail fonctionne exactement comme un État despotique : un maître absent ou lointain, des intermédiaires qui exercent une terreur quotidienne pour maintenir l'obéissance, des sujets (les femmes) réduits à la passivité et à la dissimulation. Les eunuques sont donc les vizirs d'une micro-tyrannie domestique. Lorsque Roxane, la femme préférée d'Usbek, se révolte et se suicide dans la dernière lettre du roman (lettre 161), sa mort signe l'effondrement de ce système : même le réseau de surveillance des eunuques ne peut empêcher la résistance intérieure.
Les eunuques sont également des figures de la servitude consentie et intériorisée. Montesquieu montre qu'un être peut devenir le bourreau du système qui l'opprime, faute d'autre identité possible. Le Grand Eunuque, dans ses lettres, ne se plaint pas de sa condition en tant qu'injustice : il se plaint des femmes rebelles, de la difficulté de sa tâche, du manque d'autorité qu'on lui accorde. Son horizon mental est entièrement structuré par les valeurs du maître qu'il sert. Cette aliénation anticipée préfigure les réflexions des Lumières sur la liberté et sur les mécanismes par lesquels les hommes peuvent devenir complices de leur propre oppression.